Une bien curieuse mise en garde

Publié le par Esh494

imagesDepuis quelques jours se propage sur l'espace internet ainsi que sur les réseaux sociaux, l'annonce en forme de promotion de la prochaine parution d'un ouvrage touchant à la doctrine martinésiste et willermozienne et portant le nom de : "La doctrine de la réintégration des êtres - Martines de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz à la lumière de la pensée d'Origène."

 

Nous devrions nous réjouir de cette initiative par laquelle l'auteur nous propose une vision et une interprétation personnelles de la doctrine martinésienne suivant un éclairage origéniste et augustinien intéressant. Nous aurions pu reconnaître un grand avantage à proposer une étude approfondie de la vision martinésienne de la matière, étude ayant pour objectif de mieux faire connaître et appréhender ladite doctrine dans les milieux maçonniques et martinistes - et plus généralement ésotéristes - ainsi qu'à la rendre accessible à tous les cherchants et hommes de désir. Nous nous serions félicité de cette œuvre qui aurait dû exposer cette doctrine dans le plus profond respect de la pensée de son révélateur suivant une analyse objective et non partisane, sans l'enfermer dans un courant de pensée particulier alors même que les sources d’inspiration de cette pensée particulière sont multiples. Mais, malheureusement, nous ne pouvons que déplorer, dans cette annonce, l'aspect limité de l’étude et la rigidité dogmatique de l'approche de son auteur.

 

Ainsi, il paraît extrêmement réducteur de vouloir restreindre les sources d’inspiration de Martines aux seuls courants de pensée origénistes et augustiniens alors que nous trouvons autant de thèmes proches de la pensée de Clément d’Alexandrie, Saint Grégoire de Nysse, Saint Basile, de différents philosophes de l’Antiquité, de l’abbé Trithème, sans oublier l’inspiration Rose+Croix du 17ème siècle. Non seulement réducteur mais aussi inexact en ce qui concerne le prétendu augustinisme de Martinès [1].

Mais la chose pourrait être considérée de façon acceptable comme un point de vue personnel - et pourquoi pas - si elle ne s'accompagnait pas d'une mise en garde en forme de réquisitoire dans le texte de présentation suivant :

"Pour appréhender véritablement les enjeux de cette réflexion doctrinale importante s’il en est, il convient de clarifier deux points principaux relatifs à la sensibilité en effet « origéniste » qui fut partagée par Martinès de Pasqually (+ 1774), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803) et Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), de sorte que nous puissions comprendre en quoi l’adhésion à leur doctrine représente, non une option du point de vue initiatique lorsqu’on est membre de ses voies, mais relève d’un enseignement spirituel auquel il est nécessaire d’adhérer, faute de quoi on se met soi-même en dehors des critères d’appartenance des Ordres dont le rôle est de préserver les éléments doctrinaux établis par leurs fondateurs."

 

Ainsi, si nous suivons la règle érigée par l'auteur de cet ouvrage, tout homme qui n'adhèrerait pas à la doctrine présentée dans l’ouvrage, c’est à dire vue au travers du prisme de cette analyse personnelle et partisane de l'œuvre de Martinès et de Willermoz, se mettrait en marge des Ordres qui se revendiquent de souche martinésienne. Les frères Maçons, Martinistes et Martinésistes de toutes obédiences et de tous Ordres apprécieront, nous en sommes certain, cette mise en garde en forme d'ultimatum et ne manqueront pas de retrouver dans cette grande ouverture d'esprit la chaleur fraternelle qu'ils aiment goûter, la liberté de pensée qui leur est si chère et verront certainement dans cette position prudente et tempérée la marque indélébile des vertus du Maître et du Compagnon Rectifiés ainsi que de l'homme ayant apprivoisé les vertus et vaincu ses préjugés ; chacun percevra alors dans cette posture souple et modérée la possibilité d'épanouissement personnel et spirituel que l'on trouve chaque fois que son prochain - qui est aussi son frère - offre son cœur et son écoute et montre tout son amour dans la compréhension et le respect des sensibilités et des complémentarités, surtout dans des domaines où la recherche et l'interprétation de chacun doivent être accompagnées de la plus grande humilité. Chacun pourra y voir alors l'empreinte de cette touchante et sage recommandation de Jean-Baptiste Willermoz quand il exhortait à faire preuve d'une "douce persuasion" auprès des frères de l'Ordre et des hommes en général qu'il souhaitait simplement ramener vers la sainte religion chrétienne.

 

Nous pourrions encore penser, avec une fraternelle indulgence, que les écrits de l'auteur sont allés au-delà de sa pensée, de sa volonté et de son intention si nous avions ignoré la suite de la présentation de l'œuvre dont nous reproduisons un autre extrait :

"Ainsi les trois études que nous publions touchant à la doctrine de la matière telle que soutenue par Martinès, Saint-Martin et Willermoz, font apparaître des thèses audacieuses relevant du « mysticisme spéculatif », rendant évidentes des distances importantes avec l’enseignement des confessions chrétiennes, ce qui n’a rien de surprenant au regard des idées du courant illuministe qu’il nous faut considérer et admettre pour ce qu’il est, à savoir une voie initiatique extra ecclésiale possédant son originalité et ses sources propres."

 

Ainsi, nous l'apprenons, la doctrine martinésienne exige, si on souhaite y adhérer et suivre ses enseignements, de prendre une distance par rapport à l'enseignement même de l'Eglise du Christ et donc de la confession de foi chrétienne. Ceci est pour le moins intéressant si l'on considère que le Grand Souverain de l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l'Univers, Martinès de Pasqually, ne demandait pas moins à ses émules que de se convertir au catholicisme et aussi d'assister à la divine liturgie avant les travaux opératoires. D'autant plus interpelant encore si nous relevons la teneur des prières des quatre temps de la journée, exigée des Réaux+Croix, ainsi que le rituel d'invocation du vendredi - et plus spécifiquement du vendredi saint - qui commence par une confession de foi chrétienne de l'opérant ! Déroutant si nous nous conformons à l’obligation de récitation quotidienne du petit Office du Saint Esprit, office que l’on trouve « dans de petites heures intitulées le " petit livre du Chrétien dans la pratique du service de Dieu & de l'église " »[2].   Quelle distance avec l’Eglise pour celui qui écrit : « Pour vous, Monsieur, vous y pourrez lire le pouvoir de ce qu’on doit appeler l’Église, et la preuve matérielle que hors d’elle il n’y a point de salut »[3] Distance pourtant, nous dit-on, par rapport aux enseignements de l'Eglise. Enfin, déconcertant si nous nous référons à l'instruction des Chevaliers Bienfaisant de la Cité Sainte du Régime Rectifié qui instruit le nouveau Chevalier en ces termes : « Si l'initiation maçonnique ne devait pas conduire ceux qui savent s'en rendre dignes à la connaissance du but essentiel et secret, vous penseriez peut-être que l'initiation maçonnique a voulu, à défaut de but réel, se saisir des vérités religieuses et éternelles afin d'attacher les hommes vertueux à cette institution ; et il en est beaucoup qui pourraient craindre que ces vérités ne souffrissent quelque altération dans nos Temples ; d'autres qui pourraient penser que les choses secrètes de l'initiation sont un culte particulier, et qui croiraient devoir attendre que leurs doutes fussent éclairés pour en rendre un à l'Etre Suprême. […] Ce n'est pas à changer le culte que nous sommes appelés, c'est à enseigner aux hommes de quelle importance il est pour eux de le rendre. »

 

Et si du fait de ses origines et de sa culture de tradition judéo-chrétienne essentiellement orthodoxe, les exégèses et enseignements du Maître semblent parfois se différencier de ceux de l'Eglise, ce n'est souvent que parce que l'expression de Martinès - qui n'est ni écrivain ni théologien - est souvent approximative dans son vocabulaire, imprécise dans sa formulation et la pensée désordonnée dans son déroulé et sa présentation tout au long du Traité. Mais, nous l'avons déjà montré, une lecture plus attentive permet de bien mettre en lumière les théories avancées et de souvent constater que la prétendue hétérodoxie n'est qu'apparente sur bien des points et que celle-ci fut essentiellement corrigée par les Leçons de Lyon.

 

Ainsi, exiger de frères qu'ils prennent une distance d'avec les enseignements de l'Eglise afin de pouvoir adhérer à la doctrine martinésienne -  alors même que Willermoz et Duroy d'Hauterive n'eurent de cesse que de vouloir concilier les deux enseignements - est un contresens, pour ne pas dire une contre-vérité, non seulement historique mais initiatique. Car l'initiation chrétienne - et a fortiori martinésienne - s'accommode parfaitement de l'Eglise et n'a aucunement besoin de se poser en gnose hétérodoxe pour s'affirmer au plan  spirituel et livrer tous les trésors dont elle est détentrice.

 

Que pourrions-nous dire de plus? Peu-être que le Régime Rectifié montre à tout moment l’absolue nécessité de l’expérience active de la vie chrétienne – ou plutôt devrait-on dire de la vie en Christ – vie substanciée par l’exercice régulier du culte. L’initiation que développe le Régime Rectifié n’a ainsi nullement pour but de proposer aux Frères un nouveau culte qui se substituerait à celui de la Grande Eglise, ou une nouvelle religion, sorte de gnose dégagée ou « libérée » dudit « dogmatisme » des églises confessionnelles chrétiennes. Dogmatisme dans lequel pourraient enfermer les hommes de désir ceux qui prônent comme seule et unique vérité leur propre interprétation et lecture de ce que fut la grande pensée de Martinès et de Willermoz, pensée qui inonde et nourrit encore les Ordres qui en sont les héritiers.

 

Et sous quel motif, et au nom de quelle autorité, peut-on exiger de frères résolument chrétiens, vivant leur foi au sein de leur Eglise et ayant souhaité, pour approfondir cette foi, venir rejoindre nos temples et opérer dans nos Ordres, de prendre une certaine distance par rapport aux enseignements de leur Eglise ? Comment peut-on s’arroger le droit de semer dans le cœur de ces bien aimés frères le doute et le trouble qui sont le terreau sur lequel le prince de ce monde vient semer la tentation, la discorde et l’illusion ?

 

De la voix même de son fondateur Jean-Baptiste Willermoz, le Régime Rectifié, lors de sa création, avait pour ambition – si ce n’est vocation - de ramener les chrétiens du 18ème siècle vers leurs temples respectifs, quelle que soit leur confession.  Il ne cherchait nullement à les en éloigner en proposant un culte spécifique, dont des membres élus auraient été les sacerdotes promus à cet office, et ce dans aucune de ses trois classes. « l'Initiation parfaite aurait, tout semble l'indiquer, le moyen de faire cesser ces divisions qui ont troublé l'Eglise, et travaillerait, par là, à y ramener ceux qui s'en sont séparés. Cette opinion ne pourrait alarmer que ceux qu'un faux zèle anime, que le fanatisme rendrait soupçonneux […] Dans quelque communion chrétienne que la divine Providence vous ait fait naître, ne vous contentez pas de l'adorer dans ce Temple secret ; allez incessamment Lui rendre publiquement le culte que vous Lui devez.» nous dit encore Jean-Baptiste Willermoz dans la même instruction.

 

Ce but, bien compréhensible au siècle des lumières, qui proposait aux hommes la science et le rationalisme comme nouvelle religion, est encore plus d'actualité de nos jours où le matérialisme et le relativisme sont les nouvelles idoles et la nouvelle religion que chacun semblerait devoir professer et où les hommes en mal de raison d’être - ou plutôt d’Etre - recherchent l’Un révélé en dehors des sentiers qui seuls peuvent y mener .

 

Nous regrettons ainsi que l'auteur, que nous considérons amicalement avec respect, et dont nous avons apprécié la grande qualité de nombreuses œuvres, se soit laissé aller relativement à la pensée martinésienne et willermozienne à un malheureux penchant hégémonique, relayé par une forme de propagande, enfermant l'esprit des frères dans un mode de pensée unique et dogmatique bien éloigné par nature de l'approche initiatique. Mais reconnaissons à l'auteur de cet essai la vertu de sa bonne volonté et oublions son égarement quand l'enthousiasme d'une révélation personnelle l'entraîne à exiger, par une sorte d'oukase, l'adhésion de tous à une vision restrictive et particulière de la doctrine martinésienne et willermozienne dont il est un fervent défenseur et, nous le pensons très sincèrement, pieux admirateur.

 

 

[1] Augustinisme effectivement plus avéré chez Willermoz et Saint Martin

[2] Lettre de Martinès à J-B. Willermoz du 2 septembre 1768

[3] Martines de Pasqually - Lettre sur les rapports de l’harmonie avec les nombres – Registre Vert des Elus Coens – BNF FM4 1282

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Pr Stéphane Feye 22/12/2012 00:11


On vient de publier pour la première fois les lettres de Trithème:
PARACELSE  DORN  TRITHÈME par Caroline Thuysbaert. Beya Éditions (Grez-Doiceau) 2012.

julien 21/10/2012 22:45


bonsoir.vos billets sont toujours d une grande clartés , est d une grande source spirituelle.ceci etant ,si les écrits de martinés sont influencer de tradition orthodoxes il n en demeure pas moin
que la penser de willermoz a fortement etait imprégner par l église catholique , est saint augustin.je ne parle meme pas de chevalerie ,qui et ,il faut le reconnaitre fait partie de la tradition
spirituelle d occident.quand a votre analyse du rer , je suis d accord avec vous, la doctrine ne doit pas nous éloigner de l église, elle nous en rapproche , ceci est aussi valable pour la
doctrine de martines.paix et amour en christ.

Esh494 21/10/2012 22:55


Cher Julien, Je ne puis que souscrire à votre propos. En témoigne une note de ce billet reconnaissant dans la traduction de la doctrine de Martines par Willermoz au sein du RER une influence
beaucoup plus augustinienne que dans le Traité de son Maître. Merci pour votre commentaire et votre fidélité a ce blog. Que Dieu vous garde éternellement sous sa sainte garde.