Une approche de la réintégration : image et ressemblance (4/5)

Publié le par Esh494

Avant d’entreprendre l’analyse de la conformité de la notion de ressemblance de Martinès par rapport aux enseignements des Pères de l’Eglise, il convient de mieux qualifier encore en quoi consiste chez Martinès et Willermoz cette notion. En effet, des une compréhension déficiente de ces notions pourrait conduire à des conclusions erronées.

 

Dans la doctrine de Martinès de Pasqually les notions d’image et ressemblance sont parfois un peu confuses. Ainsi, Martinès évoque-t-il tour à tour dans la Traité de la Réintégration les notions d’image, de ressemblance et de similitude sans y appliquer une définition toujours stable et sans toujours différencier une notion de l’autre :

« Ainsi, tout être corporel et spirituel créé était compris dans ce tableau divin qui est appelé l'image ou ressemblance divine : image par la formation des corps, et ressemblance par le mineur spirituel créé. » puis « Tu [homme] comptais voir naître une forme à l'image du Créateur, en la voyant naître à ta ressemblance. Ton orgueil a été humilié lorsque tu n'as reçu qu'une forme inanimée de brute, et sans aucune substance d'action. »

citations dans lesquelles image et ressemblance se confondent parfois.

 

Ici la ressemblance semble caractériser le fait que l’homme étant créature divine est donc à l’image de son créateur. Toutefois image et ressemblance semblent transposables comme l’exprime la première citation.

 

Les instructions au temple de Lyon de Jean-Baptiste Willermoz, plus claires et développées, semblent aussi allier systématiquement l’image à la ressemblance, de fait que la ressemblance étant l’expression de l’image – comme nous l’avons vu antérieurement - elle en est aussi comme le produit indissociable dans les vertus et puissances qu’elle confère à l’homme. Ceci est clairement exposé dans les différentes instructions suivantes dont nous reproduisons ces extraits :

« mais l'homme, […] fut le seul qui y fut envoyé [dans la création] revêtu de sa puissance divine et de son nombre simple 4re (quaternaire) divin et par lequel il exerçait sa propre autorité, et c'est en cela qu'il fut véritablement l'image et la ressemblance divine »[1] puis « Tout être émané de l'Eternel participe à ses facultés et à ses attributs ; il est son image et sa ressemblance comme faisant portion de l'essence même de son principe ; les êtres par leurs facultés sont son image et par leurs attributs sa ressemblance, différents de leur principe, en qui ces mêmes facultés sont infiniment parfaites, et en qui ces mêmes attributs sont infinis en vertu et en puissance; comme diffère le principe du résultat, le générateur de son produit. » [2]  

 

Notons que dans le dernier extrait reproduit, et ce pour la première fois, il est fait mention d’une ressemblance relative, d’une certaine imperfection de la ressemblance, les attributs de l’homme n’étant pas infinis en vertu et puissance. Dans une instruction certainement destinée à la Grande Profession du Régime rectifié, Jean-Baptiste Willermoz se fera encore plus nuancé, reconnaissant que l’image ne confère que quelques traits de similitude et non pas une ressemblance totale :

« Reconnaissons en même temps la grande bonté de Dieu qui pour soutenir, pour fortifier notre foi toujours si chancelante a bien voulu graver dans l’homme qui fut son image [XXX], quelques traits ineffaçables de similitude et de ressemblance avec son sacré ternaire divin, que nous y remarquerons. »[3]

 

Ce en quoi Willermoz se rapproche des Pères de l’Eglise qui ne manqueront pas de noter cette distinction de taille entre image et ressemblance en s’appuyant à juste titre sur les saintes écritures.

 

En effet, consécutivement à l’intention exprimée par Dieu, dans le conseil de sa divine Trinité, intention de créer l’homme à son image et à sa ressemblance, il est écrit : « Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu. Il les créa homme et femme. » (Gen 1, 26-27)

 

Ainsi l’homme est-il bien créé à l’image de Dieu sans qu’il soit fait mention de la ressemblance. Pourquoi donc l’Ecriture s’exprime-t-elle ainsi et quelles sont les conséquences de cette omission de la ressemblance ?

 

 Il est impossible de prétendre à un oubli dans le texte ou à une imprécision de ce même texte. En effet, par deux fois le mot image revient sans jamais être accompagné du mot ressemblance. De plus, il est écrit « Il les créa homme et femme » ces quelques mots introduisant une notion de dualité qui est étrangère à l’unité divine. Nous y reviendrons.

Donc, il y a bien ici confirmation de l’absence de ressemblance, absence voulue par le Créateur. Absence dont il n’est fait aucunement mention dans la doctrine de Martinès, qui considère l’homme à la l’image et à la ressemblance de Dieu. ; cette même absence de ressemblance n’apparaissant, comme nous l’avons vu, qu’en filigrane dans les instructions de Willermoz. Cet écart de la doctrine martinésiste par rapport à l’orthodoxie de la pensée chrétienne présentée par les Pères de l’Eglise, aura un impact majeur sur la doctrine de la réintégration. Nous le verrons dans la deuxième partie de cette étude.

 

Donc image mais pas ressemblance. Devrait-on alors interpréter que le Créateur ayant pensé une créature à sa ressemblance ait pu soudainement changer d’avis ? Ceci serait contraire à l’immuabilité des décrets divins qui par nature sont éternels. Alors, comment expliquer ce changement ? Saint Basile le Grand expose le problème en ces termes :

« Pourquoi donc le divin Moïse, dans la création de l’homme, dit-il seulement que Dieu le fit [l’homme] à son image, sans ajouter, et à sa ressemblance, quoique les deux mots aient été réunis dans la première délibération ? La solution de la difficulté est facile, pour peu qu’on examine attentivement les choses. Etre fait à l’image de Dieu, c’est un avantage qui nous est donné par notre nature, avantage qui a toujours été le même dès l’origine et qui le sera jusqu’à la fin. Etre fait à sa ressemblance, tenait à notre volonté, et c’est nous qui devions l’accomplir par la suite. Ainsi, lorsque dans la première délibération, Dieu disait : « Faisons l’homme à notre image », il a ajouté «  et à notre ressemblance », annonçant qu’il nous donnerait une volonté libre, par laquelle nous pourrions devenir semblables à Dieu. »[4]

 

Mais, dans son amour infini de toutes ses créatures, comment Dieu a-t-il pu ne pas gratifier l’homme de la ressemblance divine ? Pourquoi donc l’avoir privé d’un tel privilège, contrairement à ce qu’il semblait avoir originellement pensé et voulu ?

 

(à suivre)

 


[1] Leçons de Lyon aux Elus Coens, 1ère Instruction du 6 juillet 1774

[2] Autres instructions : De l'état primitif, de l'immensité de l'espace et du temps.

[3] Instructions – Cahier D2 – Fonds Kloss

[4] Saint Basile le Grand, Homélies sur l’Hexaméron – Homélie X Sur la création de l’homme

 

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