Réconciliation, résurrection, réintégration et déification (3/5)

Publié le par Esh494

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Si la réconciliation ouvre effectivement la voie à la réintégration par la restauration de la vie éternelle, de quelle réintégration parlons-nous au juste ? Car si nous nous référons à la doctrine martinésiste, le mot de réintégration peut rassembler en lui plusieurs acceptions ou réalités spirituelles :

-      -  La réintégration finale de toute chose créée dans les êtres émanés qui les ont engendrées et de ces mêmes êtres – déchus ou restés fidèles -  dans l’immensité divine c'est-à-dire ce que nous appelons l’apocatastase ;

      -  La réintégration du mineur spirituel ou plutôt de l’homme  à la place qui était la sienne avant la chute, conséquence de sa prévarication ;

        -  La réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus et puissances spirituelles divines suivant le titre du Traité de Martinès de Pasqually, traité qui bien évidemment intègre aussi les deux acceptions précédentes .

 

La première acception, qui est donc celle de l’apocatastase, trouve son origine dans deux versets du Nouveau Testament, que nous reproduisons :

« C’est lui [le Messie, Jésus] que le ciel doit accueillir jusqu’au moment de la restauration totale dont Dieu a parlé depuis longtemps par la bouche de ses saints prophètes. » (Actes 3, 21)

et :      

« Jésus leur répondit: «Je vous le dis en vérité, quand le Fils de l’homme, au renouvellement de toutes choses, sera assis sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi, vous serez de même assis sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d’Israël. » (Jean 19, 28)

 

Si du point de vue doctrinal, l’apocatastase présente un intérêt fondamental pour le martinésisme, son étude générale ne présente pas un objet incontournable à notre sujet. Cependant, nous en développerons certains aspects qui prendront toute leur importance par la suite et sont, pour ces derniers, en relation directe avec les autres aspects relatifs à la réintégration. En effet, il est important de s’intéresser à la création universelle, générale et particulière dans la mesure où la chair de l’homme, c'est-à-dire sa forme corporelle élémentaire et son âme animale, est une création particulière.

 

Selon Martinès, l’homme  fut originellement émané esprit mineur quaternaire revêtu d’une forme glorieuse immatérielle. Cette corporisation glorieuse, ou forme corporelle glorieuse,  devait témoigner de la gloire du Créateur mais était aussi nécessaire afin que l’homme puisse intervenir sur la création matérielle en actionnant et réactionnant sur elle afin d’y maintenir, comme dans des bornes, l’action des esprits de prévarication et ainsi opérer suivant les lois, préceptes et commandements du Créateur. Ainsi, Martinès écrit-il dans le Traité de la Réintégration :

« Tu sais en outre qu'Adam avait la faculté de construire sa forme corporelle glorieuse, de la dissiper, de la changer à son gré et selon les actions qu'il avait à opérer conformément aux ordres qu'il recevait du Créateur. »

et :

« Il connaissait parfaitement la nécessité de la création universelle ; il connaissait de plus l'utilité et la sainteté de sa propre émanation spirituelle, ainsi que la forme glorieuse dont il était revêtu pour agir dans toutes ses volontés sur les formes corporelles actives et passives. C'était dans cet état qu'il devait manifester toute sa puissance pour la plus grande gloire du Créateur en face de la création universelle, générale et particulière. »

C’est aussi ce que nous apprennent les Ecritures dans le deuxième récit de la création de l’homme, par l’influx du mineur spirituel dans une forme corporelle créée, non pas des éléments terrestres mais d’un limon tout autre, provenant du jardin d’Eden :

« Mais il s’élevait de la terre une fontaine qui en arrosait toute la surface. Le Seigneur Dieu forma donc l’homme du limon de la terre ; il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme devint vivant et animé. » (Gen 2, 6-7)

 

Nous savons ce qu’il advint de cette forme du fait de la prévarication d’Adam et de la chute qui en fut la conséquence. En effet, Adam avait pouvoir de création de formes glorieuses identiques à la sienne :

« Adam avait en lui un acte de création de postérité de forme spirituelle, c'est-à-dire de forme glorieuse, semblable à celle qu'il avait avant sa prévarication : forme impassive et d'une nature supérieure à celles de toutes les formes élémentaires. » (Traité)

Ce pouvoir créateur de forme glorieuse ne pouvait cependant s’exercer qu’en accord et co-opération avec le Créateur. Ainsi, par son opération coupable, parce que consécutive à sa séduction par le Prince de ce monde et exécutée de sa seule volonté seule et par l’usage dévoyé de son libre arbitre, Adam créa une forme de matière, semblable à celle du monde élémentaire terrestre, alors même qu’il pensait pouvoir créer seul une forme glorieuse.

« J'ai fait entendre que cette forme, qu'Adam créa, n'était point une forme glorieuse ; qu'elle ne pouvait être qu'une forme de matière apparente et même très imparfaite, puisqu'elle était le fruit de l'opération d'une volonté mauvaise. Cette opération, en effet, ne pouvait être que punie du Créateur, Adam ayant injustement abusé de sa puissance. » (Traité)

La forme corporelle de l’homme fut alors plongée au centre de la terre d’où elle tira sa nouvelle texture en revenant à la surface revêtue de matière élémentaire terrestre. Ainsi, la forme originelle corporelle immatérielle, parce que glorieuse, fut comme densifiée par une enveloppe élémentaire de nature identique à celle du monde élémentaire d’apparence matérielle dans lequel l’homme fut alors émancipé. L’Ecriture nous enseigne ainsi que la forme corporelle de l’homme ne fut pas modifiée, transformée, mais seulement revêtue d’une tunique élémentaire : « L’Eternel fit des habits de peau pour Adam et pour sa femme, et il les leur mit. » (Gen. 3, 21)

 

La forme corporelle de l’homme était à son origine supérieure à toute forme élémentaire une forme impassive et d'une nature supérieure à celles de toutes les formes élémentaires. »

Mais cette forme corporelle, d’impassive qu’elle était, tout en conservant ses signes distinctifs et caractéristiques et sa nature intrinsèque,  se revêtit d’une pellicule ou écorce élémentaire et donc, à l’instar de toute forme élémentaire d’apparence matérielle, devint passive et sujette à évolution,  c'est-à-dire à la corruption et à la mort. Voici ce que nous en dit Martinès :

« On me demandera peut-être si la forme corporelle glorieuse dans laquelle Adam fut placé par le Créateur était semblable à celle que nous avons à présent ? Je répondrai qu'elle ne différait en rien de celle qu'ont les hommes aujourd'hui. Tout ce qui les distingue, c'est que la première était pure et inaltérable, au lieu que celle que nous avons présentement est passive et sujette à la corruption. » (Traité)

 

Si donc l’homme conserva sa forme corporelle originelle, la texture de celle-ci fut donc altérée, transmuée suivant Martinès :

« Si l'on demandait encore comment s'est fait le changement de la forme glorieuse d'Adam dans une forme de matière, et si le Créateur donna lui-même à Adam la forme de matière qu'il prit aussitôt après sa prévarication, je répondrai qu'à peine eut-il accompli sa volonté criminelle que le Créateur, par sa toute puissance, transmua aussitôt la forme glorieuse du premier homme en une forme de matière passive semblable à celle qui était provenue de son opération criminelle. » (Traité)

Aussi du fait de son infériorité par rapport à la forme glorieuse originelle, cette nouvelle forme élémentaire représente une dégradation aux yeux du Créateur, une forme de souillure, d’impureté contractée par sa forme glorieuse de nature supérieure.  Ce qui fait écrire à Martinès : « C'est pour s'être souillé par une création si impure que le Créateur s'irrita contre l'homme. » (Traité)

 

L’emploi du mot souillure n’est pas fortuit et doit donc être relevé. En effet, l’origine étymologique de ce mot est soil ou souil qui en vieux français signifie « un lieu bourbeux où se vautre un sanglier », étymologie nous ramenant à l’origine élémentaire terrestre de cette impureté. Martinès utilise donc à escient ce vocable, dans une acception identique à celle de nombreux pères de l’Eglise qui distinguent la notion de péché de celle de souillure et dont la pensée ne fait pas de place à la notion augustinienne de péché originel. De plus, pour Martinès, la chair ou forme corporelle élémentaire, n’est pas corrompue mais corruptible. Différence fondamentale qui montre que pour Martinès cette forme corporelle matérielle ne porte pas comme intrinsèquement, dès sa création, une salissure, une tâche héréditaire liée au péché du premier homme. La notion martinésiste de corruptibilité est autre ; elle nous éclaire sur le fait que le corps, maintenant devenu passif, est devenu le siège de l’attraction sensitive et sensuelle du monde élémentaire, et des esprits maléfiques qui y opèrent, et donc qu’il est soumis aux tentations et passions qui de façon certaine entraineront sa corruption par le péché qui en découle.

 

Dans le Traité, Martinès n’utilise d’ailleurs qu’une seule fois le terme de péché originel. Cependant il le lie non pas à la faute inique d’Adam qui serait rendue réversible sur toute sa postérité qui naîtrait ainsi porteuse d’un péché, et donc coupable de ce péché. Martinès attribue le terme péché originel au décret divin par lequel l’enveloppe élémentaire dont le premier homme fut revêtu a été donnée en héritage à toute sa postérité qui, par cet héritage, se trouve en privation divine et dont la forme corporelle est de ce fait mortelle et corruptible. Martinès exprime cette idée en ces termes :

« Ce que je viens de vous dire sur la prévarication d'Adam et sur le fruit qui en est provenu, vous prouve bien clairement ce que c'est que notre nature corporelle spirituelle, et combien l'une et l'autre ont dégénéré, puisque l'âme est devenue sujette au pâtiment de la privation, et que la forme est devenue passive, d'impassive qu'elle aurait été si Adam avait uni sa volonté à celle du Créateur. C'est là aussi où vous pouvez reconnaître sensiblement ce que nous appelons spirituellement décret prononcé par l'Eternel contre la postérité d'Adam jusqu'à la fin des siècles, et que l'on nomme vulgairement péché originel. » (Traité)

Martinès commente aussi les raisons de l’immutabilité de ce décret et donc de la subsistance de l’ouvrage d’Adam :

« Le Créateur laissa subsister l'ouvrage impur du mineur pour qu'il fût molesté de génération en génération, pour un temps immémorial, ayant toujours devant les yeux l'horreur de son crime. Le Créateur n'a pas permis que le crime du premier homme s'effaçât de dessous les cieux, afin que sa postérité ne put prétendre cause d'ignorance de sa prévarication, et qu'elle apprît par là que les peines et les misères qu'elle endure et endurera jusqu'à la fin des siècles, ne viennent point du Créateur, mais de notre premier père, créateur de matière impure et passive. (Je ne me sers ici de ce mot matière impure que parce qu'Adam a opéré cette forme contre la volonté du Créateur.) » (Traité)

Il est important de noter l’emploi fait par Martinès du mot impur qui ne se rapporte nullement à la matière en sa qualité intrinsèque,  mais à l’acte prévaricateur qui est à son origine. Ce n’est que par son séjour dans ce monde que l’homme, sujet à l’attraction des esprits de prévarication qui actionnent sur son enveloppe corporelle, fera  un emploi désordonné se son  libre arbitre et se soumettra ainsi aux tentations de la chair, et qu’ainsi sa matière corporelle pourra contracter quelques impuretés qui seront ultérieurement lavées lors de sa dissolution et de la réintégration des essences dont elle est constituée.  Ce point est fondamental dans la compréhension de la réintégration et de l’état actuel de l’homme dans ce monde d’apparence matériel mais aussi, nous le verrons ultérieurement, dans l’approche de la résurrection dans un corps de gloire.

 

 

Par cette notion de décret prononcé par l’Eternel, donnant à toute la postérité d’Adam d’hériter d’une forme corporelle souillée parce qu(élémentaire et donc dénaturée, Martinès nous explique que c’est toute la nature humaine qui se trouve impactée et que c’est de cette nature humaine altérée que chaque homme est maintenant constitué. Saint Cyrille d’Alexandrie l’exprime en ces termes :

« La transmission du péché originel par hérédité naturelle doit être entendue en termes d'unité de la nature humaine, de consubstantialité de tous les hommes, qui sont unis par la nature en une seule entité mystique. C'est parce que la nature humaine est unique et insécable que la transmission du péché du premier-né à toute la race humaine est rendue compréhensible : "comme à partir d'une racine, la maladie s'est étendue à l'arbre entier, Adam étant la racine qui a connu la corruption. » (Cyrille d'Alexandrie)

 

Cette nouvelle forme corporelle élémentaire représente une véritable dégradation de la nature humaine et une mort spirituelle. Car si la création matérielle, comme nous l'avons vu, avait pour effet de contenir l'action des esprits malins afin que leurs intellects mauvais ne puissent faire impression sur les agents spirituels du surcéleste et préserver ainsi  cette immensité de la chute, cette matière élémentaire dont la forme corporelle de l'homme est maintenant revêtue, constitue analogiquement, par la souillure qu'elle imprime sur la nature humaine, une véritable barrière spirituelle, l'Esprit ne pouvant plus habiter un tabernacle souillé. Et c'est bien cette souillure qui par la barrière spirituelle qu'elle constitue pour le mineur, le met en privation divine. Et nous l'avons vu  cette privation est la véritable mort spirituelle de l'homme.

 

Il est important de relever que la souillure dont il est ici question est une marque qui entache l'âme et la forme corporelle de l'homme, mais pas seulement car elle affecte aussi par le même héritage le mineur spirituel. En effet, le premier homme ayant agi suivant sa seule volonté et ayant ainsi prévariqué par sa désobéissance aux lois, préceptes et commandements de son créateur, son mineur spirituel en a été profondément affecté.  Cette souillure doit alors être lavée afin de régénérer, restaurer, réintégrer, dès cette vie, la forme corporelle de l'homme et purifier le mineur se trouvant en privation de ses puissances et vertus spirituelles originelles.

 

C’est là toute l’œuvre rédemptrice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi, par son incarnation, le Christ a revêtu la nature humaine, devenant ainsi vrai homme et vrai Dieu. Vrai homme par la chair héritée de la Vierge et par son propre esprit quaternaire, hors la souillure originelle, le Christ ayant été incarné selon l’Esprit du Père et non selon la volonté de l’homme et celle de la chair. Par sa crucifixion, première opération de réintégration de la nature humaine, et par l'effusion du sang et de l'eau de son côté transpercé par la lance, Il a lavé la nature humaine souillée par la faute d'Adam. Par sa descente aux limbes, Il est allé rendre à la terre, d'où elle avait été tirée, la substance corporelle élémentaire de l'humanité et rendre réversible sur les Saints et les Patriarches, toujours en privation, cette réintégration corporelle et spirituelle afin de les élever avec Lui dans le Royaume des Cieux. Par sa résurrection, Il  rétablit enfin la nature humaine et sa forme corporelle dans son enveloppe glorieuse originelle et apporte à chaque homme la promesse de sa future réintégration dans cette même forme et propriété originelle par la résurrection de la chair :

« La seconde opération du Christ fut faite en faveur des justes, que l'on nomme Saints Patriarches, qui payent encore tribut à la justice du Créateur, non pas pour avoir mené une vie criminelle, ni s'être mal conduits spirituellement, mais seulement pour purger la souillure qu'ils ont contractée par leur séjour dans une forme de matière qu'ils ont eue, et où ils sont descendus par la prévarication d'Adam, tandis qu'ils devaient habiter un corps de gloire incorruptible, selon que le Christ nous l'a montré physiquement par sa résurrection glorieuse. » (Traité)

 

Le Christ, par sa crucifixion, sa descente aux limbes et sa résurrection a donc ouvert la voie de la restauration. Le chemin étant ouvert, la voie étant montrée, chaque homme doit maintenant opérer personnellement cette réintégration qu'il réalise par l’expiation de ses fautes, exprimant sa réelle volonté de vivre dans l'Esprit, en vérité, en renonçant au péché et à l’attraction du Prince de ce monde. Mais cette réintégration doit aussi se réaliser individuellement, pour chaque homme, dans le sacrement du baptême qui, par l’eau, lave de toute souillure corporelle et par le feu de l’Esprit régénère le mineur spirituel. Ce qui est figuré ainsi par Martinès :

« Cette expiation était pour nous enseigner que, quelque juste que soit le mineur devant le Créateur, il faut toujours qu'il soit purifié par le feu spirituel de la souillure qu'il a contractée par son séjour dans une forme de matière, quand bien même il aurait rejeté toutes les attaques que le mauvais intellect aurait voulu lui porter, ce que l'on verra plus en détail, quand je parlerai de la matière et des formes corporelles. » (Traité)

Ainsi, par le sacrement du baptême, nouvelle naissance par l’eau et l’Esprit, chaque homme peut  bénéficier dès maintenant des effets immédiats des opérations divines du Christ et de la promesse de ressusciter, à l'heure venue, dans sa forme corporelle glorieuse.

 

Cette régénération est véritable, complète, bien que n’empêchant pas l’homme de contracter de nouvelles souillures par l’exercice désordonné de son libre arbitre en réponse à l'attraction des forces du malin à laquelle il reste soumis du fait de sa constitution corporelle élémentaire. C'est la raison pour laquelle l'apôtre nous exhorte de la façon suivante :

« On vous a enseigné à vous débarrasser du vieil homme qui correspond à votre ancienne manière de vivre et se détruit sous l’effet de ses désirs trompeurs, à vous laisser renouveler par l’Esprit dans votre intelligence et à vous revêtir de l’homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté que produit la vérité. »[1]

Et Martinès d’exprimer en ces termes cette traction maléfique sur l’homme, corps, âme et esprit, des esprits de prévarication ainsi que l’impérieuse nécessité du baptême :

« J'observerai ici qu'il fallait que les discours des chefs démoniaques eussent été bien séduisants pour pervertir en si peu de temps presque tous les habitants de la terre ; ce qui doit nous avertir de veiller et de nous tenir fortement sur nos gardes ; car il n'y a rien que ces esprits pervers n'inventent pour corrompre le mineur et le confondre avec eux. (…) Pour concevoir quelle est la subtilité de leurs tentatives, il faut savoir qu'ils s'occupent sans relâche à la dégradation des formes et à la corruption des êtres spirituels, espérant toujours parvenir à leur but d'une manière ou de l'autre. (…) Nous voyons toutes ces choses confirmées par la naissance du Christ, par son avènement dans une forme corporelle, par les persécutions et les souffrances qu'il a endurées pendant sa vie ; ainsi nous ne pouvons douter que les démons ne soient autour de la forme corporelle dès que le mineur y est incorporé. C'est de là qu'est venu l'usage qu'avaient les patriarches d'exorciser leur postérité par la bénédiction, afin d'écarter les esprits pervers qui environnent la forme corporelle. C'est de là encore qu'est venu la circoncision ou le baptême du sang, par lequel l'alliance fut révélée à Abraham. C'est de là enfin que le baptême de la grâce est parvenu aux nouveaux convertis au Christ. »

Ainsi, effaçant la souillure engendrée, le sacrement du baptême lève la barrière élémentaire et rétablit chaque homme comme tabernacle de l'Esprit. Par ce même baptême l'homme reçoit l'Esprit Saint qui revivifie et redonne à chacun l'immortalité en rouvrant les canaux de communication avec le Créateur, prémices dans ce monde de la vie éternelle.

« Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus habite en vous, Celui qui a ressuscité Christ rendra aussi la vie à votre corps mortel par son Esprit qui habite en vous. »[2]

 

La purification de la nature humaine par le baptême rend donc, dès ce monde, les hommes participants de la vie divine, les introduit dans le Royaume de Dieu, si toutefois chacun s’applique individuellement à ne pas se souiller de nouveau dans le péché – c'est-à-dire dans les œuvres de la chair soumise au monde matériel et aux passions -  et à se laver régulièrement dans le bain purificateur et vivificateur des sacrements. C’est ainsi que le Christ lui-même l’exprima à Nicodème en ces termes : « En vérité, en vérité, je vous le dis, que personne ne peut voir le Royaume de Dieu, s’il ne naît de nouveau. (…) En vérité, en vérité, je vous le dis, que si un homme ne renaît de l’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; et ce qui est né de l’esprit est esprit. Ne vous étonnez pas de ce que je vous ai dit, qu’il faut que vous naissiez encore une fois. » (Jean 3, 3-7) promettant aux baptisés, dès ce monde, la participation à son Royaume, autant qu’ils oeuvreront dans l’esprit et non suivant les pulsions dont la chair est le siège.

 

En effet, la nature humaine ayant été lavée de sa souillure, la forme corporelle élémentaire des hommes ne s'oppose plus comme un écran à l'Esprit. C'est pour cela que l'apôtre peut dire que les hommes baptisés reçoivent dès ce monde les arrhes de l'Esprit ce qui est la véritable réintégration spirituelle de l’homme grâce à la réconciliation obtenue dans le sacrifice du Christ et par le baptême de chacun :

« Et Celui qui nous affermit avec vous en Christ, et qui nous a oints, c'est Dieu, Lequel nous a aussi marqués d'un sceau et a mis dans nos coeurs les arrhes de l'Esprit. »[3]

 

Ce serait donc contrevenir à l'œuvre de rédemption que de penser que la forme corporelle de l’homme, et donc sa chair, est impure par nature. Car l'Esprit ne pourrait alors venir l'habiter et elle constituerait toujours, comme ce fut le cas avant la réconciliation des hommes, un rempart impénétrable à l'Esprit et à tout intellect que voudrait faire parvenir aux hommes leur gardien, leur bon compagnon. L’homme serait alors toujours en totale privation divine, spirituellement mort, ce qui n'est plus le cas du fait de sa réconciliation et sa régénération par le divin réparateur. Les Coens le savent bien qui dans leurs invocations proclament cette réconciliation et cette réintégration corporelle et spirituelle :

« Seigneur Dieu de toute la nature, daigne bénir cette terre [le corps] jadis abandonnée par celui qui était chargé de sa conservation, comme il t’a plu de bénir celle d’Adam et d’Eve, puisque je suis corporellement en l’un et en l’autre sexe ; Bénis aussi fortement cette terre que tu as béni son homme. Amen. »

ou :

« Ô Dieu clément et miséricordieux, je puis me dire maintenant ton fils, puisque je me crois parfaitement purifié par toi ? Oui, je le suis parce que je l’ai désiré sincèrement et que tu me l’as accordé d’après tes promesses immuables et j’atteste les cieux et tous leurs habitants de me reconnaître pour tel. Ô mon Père, ô mon créateur, je suis donc enfin remis par ta pure volonté dans ce premier état de vertu et de puissance dont j’avais été déchu. »

ou bien encore :

« Ô Dieu de grâce, puis-je me dire ton fils spirituel parfaitement purifié. Oui, je le suis, et j'atteste les cieux de me reconnaître pour tel qu'il a été désiré et a été accordé par toi. Je suis enfin remis, ô Eternel, Dieu d'Ismaël, par ta volonté immuable, à mon premier état de vertu et de puissance invincibles. »

 

C’est cette régénération spirituelle et corporelle, dans la foi et par le baptême de l‘Esprit, que nous appelons réintégration de l’homme dans ses propriétés, puissances et vertus originelles et qui nous est révélée dans l’Ecriture par la parole même du Christ :

 « Celui qui croira et qui sera baptisé sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné. Voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom, ils pourront chasser des démons, parler de nouvelles langues, attraper des serpents, et s’ils boivent un breuvage mortel, celui-ci ne leur fera aucun mal ; ils poseront les mains sur les malades et ceux-ci seront guéris. »[4]

 

Un autre argument, relatif à la composition même de toute création élémentaire, permet de soutenir que, dans l’esprit et la doctrine de Martinès, la forme corporelle élémentaire de l’homme n'est pas considérée comme impure par nature. Cet argument  réside dans le principe même de la constitution des éléments et de la matière.

En effet, le principe de toute matière élémentaire est la réunion des trois essences spiritueuses, appelées principes élémentaires ou encore essences animales, selon poids, nombre et mesure. Or nous savons que cette réunion et cet équilibre, ainsi que leur animation, sont obtenues par l’insertion au centre de ces essences d’un véhicule de l'axe feu central incréé, qui en est la vie. Martinès  précise en effet que cette vie provient  « de l'opération spirituelle divine de l'axe feu central, qui dirige journellement son action sur toutes les formes corporelles quelconque de matière apparente consolidée par cette même opération. »

Nous savons de même que le triangle terrestre composé des trois mêmes principes arrangés en nombre, poids et mesure, possède en lui un centre et que ses trois angles -  que constituent les trois principes élémentaires et qui sont suivant trois directions nord, sud et ouest - en sont comme une projection. Ce centre établit l'équilibre du triangle et assure aussi sa subsistance. Or ce centre est un quaternaire, un principe spirituel, un verbe émané de Dieu, ce qui fait dire que le corps général terrestre  est un temple.

Ainsi, il en est de la matière corporelle comme du corps général terrestre, tous deux étant gouvernés par un principe spirituel.  Or, comment un corps impur pourrait-il être constitué par un principe spirituel et offrir un tabernacle à ce principe? Comment des éléments composés d’essences spiritueuses produites par des esprits célestes divins – car possédant certaines qualités et puissances divines -pourraient-ils être entachés d’impuretés ?  La chose est inadmissible et nous devons alors bien convenir que si le corps est impur c'est parce que l’homme n’a de cesse de le corrompre par son comportement et ses péchés, soumis qu’il est par ce même corps aux attaques des esprits impurs qui trouvent prise sur sa chair sous forme de tentation. C’est pourquoi, le Christ dit à ses disciples lors de la dernière nuit à Gethsémanie : « Veillez et priez, afin que vous n’entriez pas en tentation ; l’esprit est prompt ; mais la chair faible. »[5]

 

C'est pourquoi aussi il est dit que l'homme déchu fut revêtu d'une forme corporelle élémentaire corruptible, et non pas corrompue, et mortelle car cette matière est éphémère. Et elle sera réintégrée  dès que le feu qui est en son centre rejoindra l’axe central dont il est temporairement issu et libèrera ainsi les essences qui réintègreront elles-mêmes les esprits qui les ont produites. Ceci se fera après la mort animale qui libérera l'homme et sa chair des éléments qui lui étaient originellement étrangers et qui l’appesantissent afin que cette même chair puisse au grand jour de l’Avènement accéder à la promesse de résurrection et recouvrer son état glorieux.

 

Et c'est pourquoi, lavée de sa souillure originelle, cette enveloppe corporelle - la chair de l’homme - est déjà glorieusement pré-transmuée en puissance, ce qui sera effectif lors de sa résurrection où elle recouvrera alors sa forme glorieuse immortelle.

Aussi, l’homme ne doit pas aspirer à se dévêtir de cette forme corporelle élémentaire qui lui pèse, mais plutôt à lui faire revêtir la vie par les sacrements et la vivifiante présence de l’Esprit dans son cœur. Ceci est parfaitement résumé dans les quelques versets suivants de l’apôtre :

« Car nous savons que, si notre maison terrestre qui n’est qu’une tente, est détruite, nous avons un édifice de la part de Dieu, une maison qui n’est pas faite de main, éternelle, dans les cieux. Car aussi, dans cette tente, nous gémissons, désirant avec ardeur d’avoir revêtu notre domicile qui est du ciel, si toutefois, même en étant vêtus, nous ne sommes pas trouvés nus. Car aussi nous qui sommes dans la tente, nous gémissons, étant chargés ; non pas que nous désirions d’être dépouillés, mais [nous désirons] d’être revêtus, afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie. Or celui qui nous a formés à cela même, c’est Dieu, qui nous a aussi donné les arrhes de l’Esprit.»[6]

 

Cette régénération spirituelle met en état l'être spirituel de l'homme, ou mineur spirituel, de se libérer dès sa vie actuelle de l’emprise du cercle terrestre. Il peut alors franchir, par ses propres force et volonté, les cercles sensible et visuel de l’homme intérieur afin de venir reposer dans le cercle rationnel, au centre du cœur de l’homme. Ce centre est sa première demeure qu'il a quittée du fait de la chute du premier Adam et que le Christ vient maintenant habiter entouré de sa céleste cour, si l’homme l’y invite par ses invocations et prières, palliant ainsi au désordre interne dont l’homme souffre depuis la chute à l’identique du désordre dont toute la création souffre depuis la prévarication du premier homme. Ainsi, dans cette demeure qui est aussi la demeure des esprits angéliques, le mineur vient-il s'unir au Christ pour contempler le Père et recevoir ainsi les arrhes de la vie divine et du Royaume des Cieux. C'est ce que nous appelons sa réintégration dans le cercle surcéleste et c'est pourquoi aussi les mystiques appellent-ils les hommes de désir à joindre l'esprit au cœur.

 

En conclusion de cette approche de la réintégration nous ne pouvons que constater combien la doctrine de Martinès reste éloignée de l'augustinisme et des interprétations  jansénistes des ses plus fidèles et peut-être trop zélés admirateurs et commentateurs des XVIIème et XVIIIème siècles. Willermoz quant à lui abordera parfois ces sujets avec un accent plus augustinien en résonance avec la sensibilité propre à  l'église catholique romaine de son époque. Le texte suivant en est une illustration :

« Ayant par sa prévarication fait un acte, d’incorporisation terrestre, impur, corruptible et par là même abominable, tout cessa d'être pur et vierge. Les trois éléments devinrent composés mixtes et impurs et par là même neuvaires, dès lors les formes des corps tendirent à la corruption et à la dissolution par le combat et la réaction réciproque de ces éléments les uns sur les autres. »[7]



[1] Éphesiens 3, 22-24

[2] Romains 8, 11

[3] 2 Cor. 1, 21

[4] Marc 16, 16-18

[5] Marc 14, 38

[6] 2 Cor 5, 1-5

[7] J-B. Willermoz - De l'état primitif, de l'immensité de l'espace et du temps.

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