Réau+Croix : un grade sous les feux de la rampe

Publié le par Esh494

Diplome WillermozEst publié sur l’excellent site Philosophe-inconnu.com un billet de Dominique Clairembault portant le titre L'initiation au grade de Réaux-Croix. Cette publication fort intéressante fait d’une certaine façon écho au très important livre de Serge Caillet, sorti il y a quelques mois et intitulé Les Sept Sceaux des Elus coëns.[1]


Au final de cette superbe étude, Serge Caillet aborde le grade de Réau+Croix et les documents actuellement en notre connaissance  se référant  à la cérémonie d’initiation à ce grade ultime. Ces documents au nombre de deux sont issus respectivement du Registre Vert des Elus Coens de la BnF à la cote FM4 1282 (dit Manuscrit d’Alger) et du Fonds Z, extrait publié pour la première fois par Robert Amadou dans l’Esprit des Choses.[2]

Mais, mentionne tout à fait à propos Dominique Clairembault, il existe un troisième document se rapportant au rituel de réception, ou plutôt d’ordination, au grade de Réau+Croix. Il s’agit, nous dit l’auteur du billet, d’une lettre « adressée par Martinès de Pasqually à Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie le 2 mai 1768. Dans ce texte, le Grand Souverain décrit à celui qui est alors son Substitut Universel la procédure qu’il doit suivre pour conférer le grade de Réaux-Croix à Jean-Baptiste Willermoz, lors d’une cérémonie prévue les 11, 12 et 13 mai 1768 à Paris. »[3] et l’auteur de publier l’intégralité de cette lettre qui fut par ailleurs précédemment retranscrite dans dans La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815 de Gustave Bord.[4]

Cette troisième source, quoi que digne du plus grand intérêt historique, ne nous renseigne malheureusement guère plus que les deux premières sur le rituel d’ordination de Réau+Croix. Elle confirme la cérémonie d’expiation déjà exposée dans les deux premières[5]et vient ainsi souligner l’importance de ce rituel qui n’est cependant que préparatoire. Car ce rituel est bien mentionné dans le Manuscrit d’Alger comme étant un Extrait de préparation et de précaution pour une réception de R+. Ce qui signifie que, même si ce rituel revêt une grande importance, il n’est ni complet ni central dans le cérémonial d’ordination.

 Alors il nous faut certainement chercher ailleurs quelques indications relatives à l’ordination de Réau+Croix. Nous en trouverons dans le diplôme de Réau+Croix délivré à Jean-Baptiste Willermoz par Martinès de Pasqually du mois de mai 1768 (quantième du mois laissé en blanc) et reproduit dans Les Cahiers de la Tour Saint Jacques[6] ainsi que dans deux lettre de Martinès de Pasqually à Jean Baptiste-Willermoz datées respectivement des 16 février et 13 mars 1770 [7] relativement à la régularisation de l’ordination de Réau+Croix de ce dernier, régularisation opérée sympathiquement par Martinès de Pasqually lui-même.

L’étude de ces documents, même si elle ne nous révèle pas précisément les aspects du cérémonial d’ordination appliqué en la circonstance, montre cependant trois choses :

-   que le cérémonial d’expiation n’est pas central dans la cérémonie car il s'en suit de travaux et d'un cérémonial d'ordination au sein de circonférences particulière dont le tracé doit être proche de celui figurant en tête du diplôme ;

-   que l’ordination se passe donc après les trois jours d’équinoxe ou à l’occasion des travaux du 3ème jour[8] ; travaux dont ladite ordination paraît indissociable tant cette dernière nécessite le concours de La Chose qui exprime ainsi son approbation quant à la réception, voire plus encore par les dons qu’Elle accorde au récipiendaire par la jonction de ce dernier à son esprit bon compagnon et l’infusion sur lui de l’Esprit ;

-  que l’ordination semble être faite, le récipiendaire étant prosterné au centre des circonférences dans lesquelles il est amené par le Souverain Maître qui lui donne alors la main pour le guider suivant ce qui est écrit dans le diplôme : "..;avons fait retirer les Ondes et avons écarté du Saint des saints tout ce qui n'est point fait pour en aprocher (sic); ensuite avons pris le cher frère par la main et lui avons fait monter les Escaliers en forme de vis ; il est arrivé heureusement à la Porte du Saint des saints qui lui a été ouverte et là, par l'autorité et le pouvoir qu'il a plu au Grand Architecte de l'Univers, Nous faire transmettre par ses Députés Grands Maîtres, avons installé dans nos circonférences led. très cher et aimé frère Jean Baptiste Willermoz pour recevoir la paye de ses travaux ; à l'effet de quoi nous l'avons créé, ordonné, promû (sic) et institué, comme par ces présentes le créons, ordonnons et instituons Réaux+ et d'Orient ..."[9]

La régularisation postérieure de Jean-Baptiste Willermoz le 22 mars 1770 se fera un peu de la même manière, c'est à dire allongé la face contre terre, tourné vers l'Orient, au centre d’un cercle du tracé particulier indiqué par Martinès de Pasqually dans ses deux courriers, le tout après avoir invoqué les noms et mots particuliers qui lui auront été communiqués pour ses travaux.

C’est ainsi autour de l’ensemble de ces éléments, et pas uniquement suivant le seul cérémonial d’expiation, que devrait à notre sens être conçue toute ordination de Réau+Croix. Ordination qui couronnant le système de Martinès doit alors revêtir un sens profondément chrétien, aspect déjà mis en lumière par les grades de Chevalier puis de Commandeur d‘Orient.



[1]CAILLET  Serge, Les Sept Sceaux des Élus coën, Grenoble, Le Mercure Dauphinois, 2011

[2] AMADOU Robert  « Extraits des notes manuscrites... », L’Esprit des choses, n° 19-20, 1998, p. 181.

[3] Extrait du billet de Dominique ClairembaulT sur le site Philosophe-inconnu.com

[4] BORD Gustave, La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815, t. I

[5] Cérémonie sur laquelle nous reviendrons dans un prochain billet relatif aux holocaustes dans les rituels Coens

[6]Les Cahiers de la Tour Saint Jacques, Tomes II, II, IV, 2e, 3e et 4e trimestres 1960

[7]Publiées in VAN RIJNBERK Gérard, Un thaumaturge au XVIIIe siècle, Martinès de Pasqually, sa vie, son œuvre, son ordre, 1780-1824, Paris, Alan, 1935

[8] Ce qui nous est indiqué dans les documents déjà connus et confirmé dans les courriers des 16 février et 13 mars qui mentionnent que l'ordination doit être suivie par trois jours de travaux les 25, 26 et 27 mars.

[9] Il est intéressant de remarquer la forme typiquement maçonnique que revêt ce diplôme, les circonférences du tracé étant assimilées aux marches de l'escalier à vis maçonnique

 



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A Tribus Liliis 16/11/2011 22:42


C'est avec jubilation que je savoure- il n'y a pas d'autre mot - les billets de "feu" que vous nous dispensez.

En particulier, votre étude sur les Réaux+Croix, qui prend pour point de départ celle de Dominique Clairembault (à laquelle j'ai fait écho sur mon propre blog), va grandement plus loin qu'elle. La
sienne, en effet, est historique, domaine où il est passé maître. Mais la vôtre, certes documentée et circonstanciée, se situe au plan spirituel, ce qui est nettement plus intéressant au sens fort.
C'est documentaire mais pas seulement. Car enfin une vision archéologique des élus coëns n'est pas vraiment mobilisatrice. Votre vision chrétienne de ce mouvement initiatique, que je n'ai
rencontrée nulle part ailleurs, sauf chez Jean-François Var, vision qui n'est pas arbitraire mais est autorisée par des textes fiables, donne au martinésisme une vie nouvelle. Soyez en
remercié.

J'imagine que cette vision rencontrera des détracteurs car elle bouscule les idées reçues. C'est une bonne chose. Il faut réveiller le conformisme ensommeillé !

Encore merci, et bonne route !