Les Elus Coens après Martinès de Pasqually (1/4)

Publié le par Esh494

SageseAprès la disparition en 1774 de Martinès de Pasqually à Port-au-Prince, l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers ne fut pas pour autant mis en sommeil dans la mesure où un successeur avait été désigné par le feu Grand Souverain en la personne de Armand-Robert Caignet de Lestère qui resta brièvement à la tête de l’Ordre jusqu’à sa mort en 1779. Le troisième (et dernier ?) Grand Souverain désigné fut alors Sébastien de Las Casas qui, contesté et peu à l’aise dans la gestion délicate d’affaires internes soulevées par les huit Orients de l’Ordre, décida de renoncer à ses dignités et mettre un terme à ses fonctions en 1781 dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

 

Durant cette période difficile, Martinès étant passé à l’Orient éternel sans pour autant avoir achevé son œuvre et principalement la rédaction complète de l’ensemble des grades et rituels du système, l’Ordre ne resta pas inactif, bien au contraire.

 

Nous prendrons  pour témoins de cette activité deux Orients particuliers dans l’histoire de l’Ordre qui furent ceux de Lyon et de Toulouse.

 

Du côté lyonnais, l’histoire des Elus Coens est entièrement attachée à l’œuvre magistrale de Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). En effet, ordonné Reau+Croix en 1768 et membre du tribunal Souverain depuis 1772, celui-ci avait très justement diagnostiqué les faiblesses structurelles de l’Ordre Coen contraint entre les Statuts Généraux de 1767 difficilement applicables et des rituels toujours mal établis en 1774 après la disparition de son fondateur. Aussi, avait-il conçu le sage projet de préserver le dépôt doctrinal de l’Ordre dont il sentait la conservation en danger.  

 

C’est ainsi, qu’à l’ombre de la rectification maçonnique qu’il avait entreprise depuis 1772/1773 sous les auspices de la Stricte Observance, ou Réforme de Dresde, il créa avec un génie indéniable en 1778 à l’occasion du Convent des Gaules qui vit la concrétisation de la Réforme de Lyon, appelée Régime Ecossais Rectifié, une classe secrète dans ledit Régime. Cette troisième classe, appelée la Profession, avait pour but de servir de conservatoire à la doctrine de Martinès de Pasqually afin de l’enseigner sous forme d’instructions et sous le nom de Science de l’Homme - ou Initiation - aux frères les plus zélés et les plus désireux qui accèderaient ainsi à ce sanctuaire du Régime. Cette classe secrète, bien que dépositaire de l’essentiel de la doctrine des Elus Coens, ne proposait cependant aucun travail théurgique. Les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte qui y étaient admis en tant que Profès puis Grand Profès n’étaient assujettis à aucune autre obligation que l’étude de la doctrine et sa progressive propagation au saint des différentes classes du Régime, la pratique constante de toute forme de bienfaisance comme voie de réalisation et régénération spirituelle ainsi qu’à la défense de la sainte religion chrétienne.

 

Alors Willermoz ayant introduit au sein du Régime Ecossais Rectifié les principaux enseignements de son Maître Martinès de Pasqually - tout en se gardant prudemment d’y intégrer la pratique des travaux opératoires - avait-il pour autant pour dessein d’arrêter les travaux Coens ? Avait-il aussi pour objectif corollaire de substituer à l’Ordre Coen - quelque peu affaibli depuis la disparition de son premier Grand Souverain et fondateur Martinès de Pasqually, - la classe terminale du nouveau régime maçonnique ainsi constitué, classe dont la relation avec le Haut et Saint Ordre était exposée dans les instructions secrètes données aux Chevaliers qui l’intégraient ?

 

Rien de moins évident quand on se penche sur l’activité des temples lyonnais entre 1778 et 1785. En effet, pendant ces quelques années, l’activité du temple Coen de Lyon fut importante. En témoignent quelques correspondances échangées durant cette période, ou même postérieurement à celle-ci, relatant l’activité du Temple de Lyon et celle plus particulière de Willermoz.

 

Dans une lettre qu’il adresse au Prince Charles de Hesse-Cassel, Grand Profès, datée du 12 octobre 1781, Jean-Baptiste Willermoz présente l’Ordre Coen en ces termes à celui qu’il allait bientôt recevoir dans l’Ordre juste après le Convent de Wilhelmsbad[1] de 1782 qui assierrait définitivement le Régime Rectifié :

« II est essentiel que je prévienne ici V.A.S. que les degrés du dit Ordre renferment trois parties. Les trois premiers degrés instruisent sur la nature divine, spirituelle, humaine et corporelle ; et c'est spécialement cette instruction qui fait la base de celles des Gr. Profès que V.A.S. pourra le reconnaître par leur lecture ; les degrés suivants enseignent la théorie cérémoniale préparatoire à la pratique qui est exclusivement réservée au 7e et dernier. Ceux qui sont parvenus à ce degré, dont le nombre est très petit, sont assujettis à des travaux ou opérations particulières qui se font essentiellement en mars et septembre. Je les ai pratiqués constamment et je m'en suis très bien trouvé……… Quoique les premiers des dits grades soient enveloppés de quelques formes maçonniques qui sont abandonnées dans les grades plus élevés, je reconnus bientôt que cet Ordre avait un but plus élevé que celui que l'on attribuait à la maçonnerie [...] »

 

Bien des années plus tard, le même Prince, dans des courriers datés des 23 novembre 1826, 10 décembre 1826 et 29 octobre 1829 évoquera à son tour sa réception au prince Chrétien de Hesse-Darmstatd lui-même Grand Profès et Coen[2] en témoignant de son intérêt encore important pour les enseignements de l’Ordre :

« Pourriez-vous me faire part des extraits de Pascal [lire Pasqually]. Feu ab Eremo [Willermoz] me fit lecture de plusieurs morceaux de celui en 1782, après le Convent de Wilhelmsbad, après m'avoir reçu dans les trois premiers grades de Coens ou Cohens. Je ne vous nommerai que les 7 degrés de l'autel qu'Abel érigea. »

puis :

« Je serai bien aise de lire les trois degrés de Coen. Voilà 44 1/2 ans que j'y fus

reçu ; je ne m'en rappelle plus que du 3ème où je fus assis dans un cercle, et

l'Abrenuncio. Des extraits de Pascal. qu'ab Eremo me lut je me souviens entre

autres que l'autel qu'Abel érigea avait sept dégrés. Pour le mot Coen, qui me fut

donné comme un mystère, je crois savoir que c'était un degré de haut Prêtre

Égyptien. N'ayant plus revu ab Eremo je suis resté à ce 3ème degré. Combien en avez-vous, Chérissime Frère ? »

enfin :

« Ab Eremo me lut Pascal à Wilhelmsbad lorsqu'il m'eut donné, ou plutôt reçu

dans l'Ordre des C...s, quelques fragments d'un manuscrit auquel il parait fort

attacher un prix infini. Il s'y trouvait un autel de 7 marches qu'érigea Abel. Aussi les 7 fils de Noé. Je me flattais que c'est le même manuscrit, mais sinon et qu'il y a seulement de la morale, des phrases, du verbiage et point d'historique, de faits, d'instructions, alors cela ne saurait m'intéresser et ne me l'envoyez pas si je n'y puis rien découvrir apprendre d'utile aux connaissances. »

 

De même, un courrier de l’Abbé Fournié[3] à Willermoz, en date du 5 mars 1781, donnant quelques nouvelles de l’éducation du jeune Pasqually, fils de Martinès, que les Coens espéraient voir arriver un jour à la tête de l’Ordre, indique une activité théurgique toujours régulière des temples de Lyon et Bordeaux ainsi que de Willermoz :

 « et par la s'il plait a Dieu, il deviendra sage successeur de notre Gd. M. […] Je me recommande a vos prières et à vos travaux d'équinoxe et vous prie de croire que dieu merci je n’oublie point ceux de votre O. dans les miennes, vous remerciant très humblement et à tous mes ff. des cent cinquante livres que vous m’avez procuré. »[4]

 

Ainsi l’ensemble de ces correspondances nous montrent que, postérieurement à 1778 et donc à la création de la classe de la Profession, les travaux Coens de Willermoz et des différents frères ayant construit et adopté la Réforme de Lyon, se poursuivent au sein de l’Ordre. Plus encore, les réceptions aux différents grades de frères Grand Profès, qui se feront jusqu’en 1785, semblent indiquer que c’est au sein même de cette classe de la Profession que Jean-Baptiste Willermoz et les frères Elus Coens ayant intégré le Régime Rectifié allaient recruter les candidats à l’ordination dans l’Ordre des Coens.

Y a-t-il alors eu intention dans ce sens de la part de Jean-Baptiste Willermoz dès l’établissement de cette classe ? Tout porterait à le penser, rien ne permet de le démontrer.

En revanche, ce que ces correspondances démontrent et ce que nous pouvons donc affirmer, sans crainte de faire injure à l’histoire, c’est que jamais Willermoz ne pensa à cette époque se détacher des Coens et de faire de la Profession une sorte de substitut à l’Ordre.

 

Tout au contraire, nous pouvons témoigner d’une activité tout particulièrement importante dans le Temple Coen de Toulouse notamment sous la bienveillante et très dynamique impulsion de Jean-Jacques du Roy d’Hauterive, Substitut de l’Ordre, et membre du Tribunal Souverain avec Willermoz.

 

Ce temple toulousain,  sous la conduite du conseiller Mathias Du Bourg, Grand Profès (successeur de Mazade de Percin depuis 1780), reçut en effet nombre de frères Rectifiés dont le Grand Profès Antoine Castillon (Antonius ab Erce), dépositaire du Collège Métropolitain de Montpellier signalé en 1780 par d’Hauterive[5]. Ce dernier frère n’arrêta ses travaux au sein du temple toulousain qu’en 1785 pour des motifs certainement liés aux évolutions du Temple de Lyon et des Grands Profès lyonnais à partir de cette date. Nous reviendrons sur ces évènements par la suite.

 

Ainsi est-il maintenant clairement établi que, bien après le Convent de Wilhelmsbad, les Chevaliers Profès continuèrent leurs activités dans l’Ordre Coen et même purent au sein de leurs Collèges respectifs procéder à la préparation de ceux des Grands Profès qu’ils recevraient ultérieurement dans l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers.

 

(à suivre)



[1] Correspondances partiellement reproduits dans Van Rijnberk - Un thaumaturge au XVIIe siècle - Martinez de Pasqually - Lucien Raclet, 37, quai Saint-Vincent, Lyon – T.1

[2] Idem

[3] Elu Coen et Réau+Croix du Temple de Bordeaux

[4] Antoine Faivre - Un martinésiste catholique : l'abbé Pierre Fournié (premier article) In: Revue de l'histoire des religions, tome 172 n°1, 1967. pp. 33-73.

[5]Michel TailleferLa Franc-Maçonnerie toulousaine sous l’Ancien Régime et la Révolution 1741-1799

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A Tribus Liliis 23/03/2012 10:26


L'Ordre des  élus coëns est probablement celui au sujet duquel on a répandu le plus de bévues et d'erreurs historiques, sans parler des âneries, plus encore qu'au sujet de la
franc-maçonnerie, ce qui n'est pas peu dire.


Aussi ne peut-on que vous être reconnaissant, cher Esch, indépendamment de vos billets de haute teneur spirituelle, de votre travail de rétablissement, avec pertinence et précision, de la vérité
historique. C'est une oeuvre d'utilité publique.


Soyez-en remercié de tout coeur.

Esh494 29/03/2012 10:31



Cher a Tribus Liliis, merci pour vos encouragements constants. Il est important en effet de relater de façon documentée des évènements qui ont rythmé la vie de l'Ordre Coen dans une période
parfois peu connue.



Hoess 21/03/2012 00:23


Bonjour Très Cher Esh494


Certains aspects développés dans votre sujet me paraissent d'une très grande importance, je n'avais pas supposé que les grds profès eussent pu être à la base de la continuation de l'oeuvre de
MdP, mais je pense qu'il n'y eut point d'accès à la haute fonction de Réau Croix de l'ordre, donc peut-on dire qu'il y a alors filiation ?  Parcequ'alors que dire de la "re naissance" par R
Ambelain pendant la guerre?  Je suis très impatient de voir la suite.


Un grand merci pour ces informations


Hoess

Esh494 21/03/2012 10:27



Cher Hoess,


Merci pour votre commentaire qui me donne l'occasion de préciser une chose. Ce que montre ce billet c'est que Willermoz a utilisé la Grande Profession comme un vivier et une pépinière pour la
croissance de certains Temples Coens et peut-être leur pérennité. Ce ne fut pas le cas de tous les Temples, celui de Bordeaux en particulier. Mais il est impossible de conclure de là à une
filiation quelconque entre le Régime Rectifié et les Coens. En effet, même si la Profession pouvait représenter une excellente "classe préparatoire" aux Coens, nulle filiation initiatique ne
relie l'Ordre Coen au Régime Rectifié.Willermoz, même en tant que membre du Tribunal Souverain n'avait nulle autorité à faire des Réaux+Croix, ceci étant réservé au Grand Souverain voire à son
Substitut Général que Bacon de la Chevalerie prétendait encore être. Donc la transmission passait véritablement par l'Ordre Coen et nulle part ailleurs. Nous n'avons malheureusement pas de trace
d'ordination de Réau Croix sur la période post Pasqually, ce qui ne signifie pas qu'il n'y en ait pas eu. Même si Willermoz écrit en 1822 être le dernier Réau Croix qu'il connaisse, nous savons
que Destigny lui a survécu. Nous le verrons par la suite. La résurgence de R. Ambelain, quoi qu'on en pense et je ne m'exprimerais pas à ce sujet, est donc bien une Résurgence sans filiation
directe ininterrompue.