La réception de Réau+Croix : un holocauste controversé (1/3)

Publié le par Esh494

ChevreuilBeaucoup de choses ont été dites et écrites, plus ou moins récemment, avec souvent beaucoup de légèreté teintée d'ironie et de moquerie, relativement à la cérémonie préparatoire a la réception au grade de Réau+Croix.

Ces divers commentaires ont eu pour conséquence regrettable de jeter un certain discrédit sur ce cérémonial de réception et plus généralement par extension  sur les rituels Coens et dénotent souvent une mécompréhension du sens profond du cérémonial d’expiation et de son importance dans la réception de Réau+Croix.

 

Nous devons cependant bien admettre que les apparences ne plaident pas en faveur de ce rituel, l’holocauste de la tête de chevreuil, prescrit par Martinès,  s’apparentant aux sacrifices d’expiation de l’Ancienne Loi qui pour nous chrétiens furent abolis par le divin Réparateur.

 

Etudions donc ce rituel afin d’en extraire le sens et la portée au sein du cérémonial de réception de Réau+Croix.

 

Tout d’abord, remarquons que par rapport à ce qui se pratiquait à l’occasion des sacrifices lévitiques, il s’agit dans notre rituel d’une tête de chevreuil et non pas de bouc. Mais dans le fond, ceci marque-t-il une réelle différence ?

Le chevreuil est un animal certes plus noble que le bouc mais cependant n’égale pas la pureté de l’agneau, du moins celle de l’agneau immaculé. Notons que ce chevreuil accompagne le candidat Réau+Croix, symboliquement ou matériellement, depuis sa rentrée dans l’Ordre. En effet, c’est à l’intérieur de cercles entourés au nord d’une image de tête de chevreuil, au midi d’un serpent et à l’occident d’une tête d’agneau qu’il commença dans la chambre de retraite sa réception au grade de Compagnon symbolique. Puis, rappelons les fêtes des deux Saint Jean que l’Ordre célèbre chaque année autour du rituel de la tête de chevreuil. Ce chevreuil est chaque fois assimilé au pécheur, à l’homme déchu et corrompu qui pouvant ne pas pécher, pèche cependant par le mauvais usage qu’il fait de son libre arbitre.  Mais pourquoi un chevreuil ? Nous pouvons trouver une réponse dans la symbolique de cet animal. La symbolique médiévale et légendaire du chevreuil est à rapprocher de celle du cerf qui est de la même famille. Dans les différents bestiaires médiévaux, dont Louis Charbonneau-Lassay [1] fit une instructive et passionnante synthèse, il est souligné :

« Le cerf est l'un des animaux symboliques qui furent acceptés de la façon la plus certaine dès les premiers temps chrétiens comme une image allégorique du Seigneur Jésus Christ, et du chrétien, son disciple. (...). En effet, naturalistes et poètes anciens: Pline, Théophraste, Xénophon, Elien, Martial, Lucrèce, et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre. (...) Martial et Plutarque ajoutent que le cerf, du souffle de ses narines - d'autres disent de sa bouche- fait sortir les serpents de leurs demeures souterraines et qu'il les dévore, acquérant par là une jeunesse nouvelle. »

D‘autres préciseront cet aspect particulier du cerf dans ses rapports avec son ennemi le serpent : il emplit sa bouche d’eau et la répand dans les trous où se cache le serpent. Il l’attire ainsi à l’extérieur par les exhalaisons de sa bouche et de son nez, et le tue en le piétinant. Nombreux sont également les manuscrits qui reproduisent dans leurs marges un cerf s’abreuvant à une source. Par référence au psaume 42 –

« Comme la biche soupire après le cours d’eau, mon âme soupire après toi, Seigneur » –, il évoque l’âme du chrétien assoiffée de Dieu. 

 

Il est très intéressant de noter ce rapport entre le cerf/chevreuil et le serpent, rapport de proximité et face à face que l’on retrouve dans les images disposées de part et d’autres des flancs de l’Apprenti symbolique allongé dans le parvis du temple. En fait, le chevreuil est le symbole du chrétien qui doit repousser le pécher, mais qui succombant à ce pécher – le cerf se nourrit du serpent – doit s’abreuver à la source vive de la parole du Christ afin de se purifier et obtenir la rémission de ses fautes.

Ainsi le chevreuil figure le pécheur, mais un pécheur capable de repentir et sachant se tourner vers le Christ qui est sa source de vie  alors que le bouc porte symboliquement tous les vices liés à la domination des sens et de l’enveloppe charnelle sur l’esprit qui est alors aliéné et incapable de se relever. Le chevreuil, qui prend donc la place du bouc, illustre donc symboliquement le pécheur et porte les péchés de celui qui le sacrifie. Mais à contrario des sacrifices lévitiques, la tête de chevreuil ne fait dans le rituel, l’objet d’aucune imposition des mains du sacrificateur et ne porte donc pas l’entièreté des fautes du peuple. Il s’agit bien ici d’un secrifice personnel de celui qui a péché, sacrifice d’expiation suivant ce que nous dit l’Ecriture : « le bouc pour le péché qui est offert pour l’expiation des péchés du peuple. » (Nb 29, 5).

 

Le choix du chevreuil n’est pas neutre en ce qu’il ouvre la voie à la repentance et à la rémission des péchés par le Christ. Mais encore, le cerf ou chevreuil est aussi symboliquement associé au Christ dans le légendaire médiéval, car il domine Satan en le terrassant de sa divine parole figurée par l’eau de la source vivifiante qui est l’Esprit du Père et dont il se désaltère puis  rejette sur le serpent. Ainsi, le choix du chevreuil nous introduit-il déjà dans le mystère du dernier sacrifice de l’Ancienne Loi qui est celui du Christ et qui se trouve donc déjà comme évoqué dès le premier grade du système. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

 

(à suivre)



[1] Louis Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ. La mystérieuse emblématique de Jésus-Christ, Archè, Milan (1974, 1975,1994)

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A Tribus Liliis 07/12/2011 14:14

Comme quoi il ne suffit pas d'être écouté pour être entendu !

Pour ma part, j'ai trouvé que Jean-François Var, dans son exposé, avait montré avec clarté qu'il existe un sacerdoce primitif, confié par le Créateur, c'est-à-dire le Fils, de la part du Père, que
ce sacerdoce cosmique a pu être parfois dévoyé (mais pas toujours, car l'Esprit n'a pas cessé de souffler) et que la venue du Christ, nouvel Adam, l'a restauré dans sa pureté.

Il est inexact d'affirmer que l'Eglise a l'exclusivité du sacerdoce. Elle a l'exclusivité du sacerdoce des baptisés puisqu'elle seule baptise, elle a l'exclusivité du sacerdoce sacramentel et
eucharistique, c'est indubitable. Mais le sacerdoce cosmique adamique subsiste en tant que tel, soit au sein de l'Eglise soit en dehors d'elle, soit déformé soit rectifié et justifié; mais
nullement sacrilège en soi puisque oeuvre du Verbe créateur.

Tous les sacerdoces se résorberont dans l'Eglise et disparaîtront, lorsque l'Eglise, ayant atteint son accomplissement, s'identifiera avec les cieux nouveaux et la terre nouvelle, et disparaîtra
elle aussi, car "il n'y aura plus de temple..." (cf. Apocalypse 21, 22).

a Valle sancta 05/12/2011 12:33

en effet, j'aurais dû me relire :)
promis je ferais mieux la prochaine fois

a Valle sancta 05/12/2011 11:44

Bonjour et bravo pour ce blog
Juste une petite remarque au sujet de l'intervention de Alexandre D hier vers 18h00 :
En fait el droit d'inventaire a commencé dès les Leçons de Lyon et s'est poursuivi dans la "rectification" (1778-1782) mais la rectification n'a pas pour autant empêché Willermoz de rompre avec
l'Ordre des EC, j'enveux pour preuve ce que cite l'auteur de ce blog au sujet de la réception de Saltzmann dans le grade de GA de l'Ordre coen. Willermoz avait 83 ans à l'époque, il n'aurait pas
fait cet effort à cet âge là juste pour faire plaisir à Saltzmann. Il devait y avoir, en 1813, une certaine fidélité aux formes coens dans l'esprit de Willermoz.
Ce que j'écris n'enlève évidemment rien à l'importance de la Rectification menée par Willermoz et les siens. Cela pose le Régime rectifié, aux côtés de l'Ordre coen (celui des Leçons de Lyon) sans
confusion ni division si j'ose dire ;-)

Esh494 05/12/2011 12:06



Cher a Valle Sancta, merci pour votre commentaire. Je suppose que plutôt que d'écrire "mais la rectification n'a pas pour autant empêché Willermoz de rompre avec l'Ordre des EC" vous avez voulu
dire que la rectification n'a pas amené Willermoz à rompre avec les EC. C'est d'ailleurs le sens de la suite de votre commentaire.


Bien fraternellement à vous.



Alexandre D. 04/12/2011 18:22

A Tribus Liliis


Pour ma part l’exposé de Vivenza au colloque de Marseille (que j’ai apprécié) a eu un effet bénéfique. J’ai enfin compris, et son livre le démontre bien, que le RER n’était pas une version
affaiblie des coëns et était vraiment chrétien, contrairement aux coëns car Martinez était hérétique sur bien des points et les méthodes ritualo-judaïques magiques de son ordre le montrent.

Si l’on est chrétien, le sacerdoce est dans l’Eglise, pas chez les coëns qui reste un ordre maçonnique. Un sacerdoce en dehors de l’Eglise est une aberration défendue par Pasqually mais
inacceptable en soi.

Quant à l’opinion de Willermoz sur Pasqually et la raison de la constitution de l’ordre des CBCS en remplacement des coëns, je pense que l’on doit à Vivenza dans son livre (les coëns et le RER) de
dire clairement la situation. Je cite : « Willermoz, va exercer une sorte de « droit d'inventaire » à l'égard du legs doctrinal laissé par Martinès à ses disciples, et va donc nettement, revoir,
corriger, filtrer, et même, dans quelques cas, peu nombreux certes mais cependant extrêmement significatifs, repousser certaines propositions, en particulier concernant deux éléments importants
dont la place est centrale au Rectifié, éléments touchant à la christologie du thaumaturge bordelais et son irrecevable conception de la Trinité. » (p. 77)

Ce livre est un exposé utile à tous les FF. du RER. On y voit que Willermoz a purifié les coëns et que le RER est en fait débarrassé des opinions dangereuses de Pasqually. A ce titre Vivenza, après
une longue période où on a présenté pendant des années les coëns comme le sommet du RER, a remis les choses en place. Et il faut l’en féliciter.

Esh494 04/12/2011 19:18



Cher lecteur. Je ne puis que vous rejoindre dans la christianisation nécessaire de la doctrine de Martinès de Pasqually. Celle-ci est non seulement nécessaire mais indispensable pour tout
chrétien souhaitant pratiquer les rituels Coens. C'est tout le but de mes travaux et des billets que je propose sur ce blog. Et si vous les lisez attentivement vous constaterez que cette
christianistion a débuté en 1774 avec les conférences données à Lyon par les frères Coens Saint Martin, Willermoz et du Roy d'Hauterive, conférences qui se sont terminées en 1776 c'est à dire
avant même la rectification française menée par Willermoz ultérieurement et dont le véritable point de départ est le convent des Gaules de 1778. Ainsi Willermoz a-t-il repris pour le compte du
Rectifié cette doctrine christianisée, tout en prolongeant l'oeuvre de christianisation au sein de son Régime en assurant ainsi la survie alors même que l'Ordre Coën commençait à décliner.
Cependant, relativement aux rituels Coens, rien n'a été fait. Et ceci doit à notre sens être maintenant entrepris, dans le respect toutefois de leur essence et de ler aspect théurgique. C'est ce
à quoi nous nous employons.


Il convient aussi de relater une autre vérité historique. Willermoz est resté toute sa vie attaché aux Coens et à leur pratique même si à l'époque de l'Initiation à la Bienfaisance, l'Agent
Inconnu avait émis des réserves sur les rituels Coens. En atteste la dernière réception Coen au grade de Grand Architecte conférée par Willermoz à Saltzman en 1813. Lire à ce propos l'excellent
billet sur : http://avallesancta.canalblog.com/archives/2008/06/30/9759843.html


Plus surprenant encore est la position de Saint Martin exprimée dans un courrier à Antoine Willermoz au sujet d'une demande de rattachement à l'Initiation :


Strasbourg, le 4 Juillet 1790.
« Je vous remercie aussi mon cher f:. et je suis fâché de toutes les peines que vous prenez pour moi.
« ...etc.
« (quatrième paragraphe) : Dites aussi au cher f\ aîné, s’il vous plaît, que j’attendais de lui une réponse qui n’aurait pas été bien longue ! Que, ne la voyant pas venir, je peux présumer
d’avance de quelle nature elle seroît, ce qui me détermine à prendre mon parti, qu’en conséquence je le prie de présenter et de faire admettre ma démission de ma place dans l’Ordre intérieur, et
de vouloir bien me faire rayer de tous les registres et listes maçonniques où j’ay pu être inscrit depuis 1785. Mes occupations ne me permettant pas de suivre désormais cette carrière.
Je ne le fatiguerai pas par un plus ample détail des raisons qui me déterminent. Il sçait bien qu’en ôtant mon nom de dessus des registres, il ne se fera aucun tort, puisque je ne lui suis
bon à rien ! Il sçait d’ailleurs que mon esprit n’y a jamais été inscrit. Or, ce n’est pas être liés que de ne l’être qu’en figure.
«  Nous le serons toujours, je l’espère, comme Cohens ; nous le serons même par l’initiation, si toutefois ma démission n’y met pas d’obstacle car alors, je ferai le
sacrifice de l’initiation, attendu que le régime maçonnique devient pour moi chaque jour plus incompatible avec ma manière d’être, et la simplicité de ma marche. Je n’en respecterai pas moins
jusqu’au tombeau celle de ce cher Frère, et il peut être sûr que je ne la troublerai de ma vie.
« Adieu, cher Frère, présentez mes hommages à toute la famille, et à tous les Frères, spirituels et temporels.
Ora pro nobis"


Concernant la compatibilité du culte Coen avec l'appartenance à l'Eglise, ce point fut lui même évoqué longuement lors du colloque de Marseille par Jean-François Var dont la position
d'ecclésiastique ne permet pas de remettre en cause le jugement sur ce point. Mais en effet, et je vous suis sur cela, ce culte théurgique qu'il est donné à chaque baptisé de pratiquer - étant
redevenu par le baptême Roi, Prêtre et Prophète - doit l'être dans la conformité avec la doctrine de l'Eglise du Christ. J'ai souhaité éclairer ce point dans mes précédents billets en définissant
la nature réelle du culte Coen et en montrant qu'il ne s'opposait en rien à l'appartenance à l'Eglise du Christ pour celui sachant le pratiquer dans l'Esprit.


A bientôt sur ce blog.



A Tribus Liliis 03/12/2011 23:25

Jean-Marc Vivenza est un ami que j'apprécie, mais je n'apprécie pas et de loin toutes ses prises de position.

J'étais présent au colloque de Marseille, et je n'ai pas du tout aimé son (long) exposé au cours duquel il a décrié l'Ordre coen au profit du Régime rectifié. Je suis moi-même un maçon rectifié (
et même un CBCS), et je ne suis pas loin de penser que la maçonnrie rectifiée est la seule intéressante. Je n'ai donc pas d'a priori hostile. Mais, à part la doctrine de la réintégration, il n'y a
rien de commun entre le Régime rectifié et l'Ordre coen. Je m'en suis plusieurs fois entretenu avec mon ami Jean-François Var, qui a écrit quelque part que l'Ordre coen est au coeur du Régime
rectifié, mais que de l'un à l'autre on change de monde.

Robert Amadou, que nous avons tous deux fréquenté, était de cet avis. Il a écrit que l'Ordre coen était sacerdotal, ce que n'est évidemment pas le Régime rectifié : aucune maçonnerie n'est
sacerdotale, sauf par imposture.

Le sacerdoce coen est-il judaïque ? Grave erreur. Pour citer encore JF Var : " les coens ne sont pas des Cohanim". Le sacerdoce judaïque, celui du temple, a disparu avec lui ; il ne subsiste plus
que dans les patronymes (Cohen).

Le sacerdoce coen n'est pas celui d'Aaron, c'est celui du premier Adam, restauré par le nouvel Adam, le Christ : sacerdoce primitif et cosmique. La liturgie cosmique n'a jamais cessé et Adam
réconcilié peut en redevenir le prêtre.

Quant à la prétendue déception de Willermoz, c'est une plaisanterie ! Le seul temple coen resté en activité, avec celui de Toulouse, et cela jusqu'à la Révolution, c'est celui de Lyon, sous la
cnduite de Willermoz. Et ce dernier y a fait des réceptions, en particulier celle de sa soeur Mme Provensal. Curieuse façon de manifester sa déception ! Si déception il y a eu, c'est parce que
Willermoz n'obtenait pas de "la Chose" les signes tangibles qu'il en attendait. Mais jamais il n'a manifesté un quelconque éloignement pour les coens - à la différence de Saint-Martin.

Bref, on peut critiquer la méthode coen (comme la méthode rectifiée, comme la méthode maçonnique), c'est une question de libre choix, mais pas pour des motifs contrires à la réalité des choses.