Fête de la Trinité

Publié le par Esh494

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Il est assez largement répandu l’idée que le dogme de la Trinité est réfuté par Martinès et que ce dernier ne reconnaît en fait que les trois types, ou aspects, de l’action divine d’un même et unique Dieu. Les partisans de cette interprétation de la doctrine martinésiste, et allant de celle des Elus Coens, n’hésitent alors pas à qualifier le Maître de modaliste et s’appuient pour cela sur le passage suivant du Traité de la Réintégration, souvent repris, dans lequel Martinès affirme que  Dieu ne peut se diviser en trois personnes distinctes, ou trois natures personnelles :

« C'est de là qu'il nous a été enseigné que Dieu était en trois personnes, et cela parce que le Créateur a opéré trois actions divines et distinctes l'une de l'autre en faveur des trois mineurs dont nous venons de parler [Abraham, Isaac et Jacob], conformément aux types qu'ils doivent former dans l'univers. Ces trois personnes ne sont en Dieu que relativement à leurs actions divines, et l'on ne peut les concevoir autrement sans dégrader la Divinité, qui est indivisible et qui ne peut être susceptible, en aucune façon, d'avoir en elle différentes personnalités distinctes les unes des autres. S'il était possible d'admettre dans le Créateur des personnes distinctes, il faudrait alors en admettre quatre au lieu de trois, relativement à la quatriple essence divine qui doit vous être connue, savoir l'esprit divin 10, l'esprit majeur 7, l'esprit inférieur 3 et l'esprit mineur 4. C'est là que nous concevons l'impossibilité qu'il y a que le Créateur soit divisé en trois natures personnelles. Que ceux qui veulent diviser le Créateur en son essence observent au moins de le diviser dans le contenu de son immensité. »

 

Cependant, avant que d’adhérer à cette thèse trop communément admise, il convient d’étudier attentivement, à la lumière de la pensée théologique du judéo-christianisme, ce que nous dit vraiment Martinès. Et que nous dit-il exactement ? Que « ces trois personnes ne sont en Dieu que relativement à leurs actions divines, et l'on ne peut les concevoir autrement sans dégrader la Divinité, qui est indivisible et qui ne peut être susceptible, en aucune façon, d'avoir en elle différentes personnalités distinctes les unes des autres. » Qu’entend Martinès par personnes ou personnalités distinctes ? Assurément, la notion d’hypostase ne lui est pas familière – trop hellénistique certainement -  et il y a dans l’expression de Martinès un amalgame ou une confusion, bien naturelle pour un esprit judéo-chrétien, entre personne ou hypostase et individu ou individualité.

 

Le christianisme considère un Dieu unique en trois hypostases consubstantielles qui forment la divine Trinité. Ces hypostases sont toutefois distinctes dans leur action et dans leurs aspects, tout en étant de la même essence et de la même nature. Ainsi ne s’agit-il pas de trois individualités qui ne seraient reliées à un Principe divin supérieur que par une action particulière qui serait dévolue à l’une où à l’autre, par ce même Principe, suivant ses plans et desseins. Ces hypostases interagissent entre-elles dans une relation d’amour divin qui est aussi leur lien. Elles ne diffèrent en rien dans leur principe, dans leur essence, ni même dans leur être et leurs pouvoirs et puissances infinis, ce qui a permis au Christ de dire : « Tout ce que le Père possède est aussi à moi. » (Jean 16, 15) et aussi «Tout ce qui est à moi [le Fils] est à Toi et ce qui est à Toi est à moi » (Jean 17, 10) et encore « Si vous me connaissiez vous connaîtriez aussi mon Père. Et dès maintenant vous les connaissez et vous l’avez vu. » (Jean 14, 7) en enfin « Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : « Montre-nous le Père ». Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas moi-même ; c’est le Père qui vit en moi qui fait lui-même ces œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père et le Père est en moi. Sinon croyez au moins à cause de ces œuvres. » (Jean 14, 9-11).

 

Comment Jésus-Christ aurait-il pu s’exprimer ainsi si sa personne avait été complètement indépendante de celle du Père, si sa nature et les caractéristiques de cette nature avaient été distinctes de celle du Père et s’il agissait selon sa seule volonté, selon ses uniques intentions et par des actions et opérations propres et étrangères à celles du Père ?

 

Considérant que ce qui caractérise un individu est sa capacité d’être et d’agir  de façon ni partagée, ni divisée respectant ainsi les caractéristiques qui lui sont propres, nous sommes donc bien loin de cette définition. Ce qui nous amène à conclure avec Martinès que si les personnes de la Trinité s’apparentaient à des individus ceux-ci se manifesteraient par un quaternaire, et non un ternaire, par lequel l’essence divine s’est manifestée dans l’émanation des quatre classes d’esprits suivant quatre cercles intégrés dans l’immensité divine. Et donc, nous nous accordons avec Martinès pour dire que si la divine Trinité se composait de trois individus distincts et non consubstantiels, alors le Royaume des Cieux serait multiple et le Fils n’y siègerait pas à la droite du Père dans l’unité du Saint Esprit. Selon que nous l’enseigne l’Ecriture, Martinès souligne bien l’aspect indivisible du ternaire Père, Fils et Saint Esprit qu’il nomme bien Trinité dans le passage suivant du Traité où il considère le symbolisme du triangle :

« On ne peut pas croire non plus que ce triangle soit la figure de la Trinité, quoique l'on donne aux trois angles d'un triangle équilatéral les noms de Père, de Fils et de Saint Esprit, parce qu'enfin la Trinité ne peut être figurée par aucune forme sensible aux yeux de la matière. »

 

Martinès ne rejette donc point la notion ni le dogme de la Trinité consubstantielle et indivisible. Il va même plus loin en associant chaque personne à une classe d’esprits dans l’Explication Secrète du Catéchisme d’Apprenti, Compagnon et Maître Coen :

«  Comment peut-on distinguer ces trois puissances divines ? Je les distinguerai par celle de l’Eternel qui est un dénaire, première puissance ; la seconde par le Fils spirituel qui émane directement du Père eternel qui est un être doublement puissant formant un huiténaire ; et la troisième par l’Esprit pur et simple qui opère la pensée de l’un et de l’autre [esprit pur donc septénaire]. Voilà par où l’on désigne les trois puissances premières divines qui, quoiqu’elles paraissent distinctement divisées, n’ont qu’un même principe. C’est encore de là qu’il nous est enseigné qu’il y a trois personnes en Dieu, le Père, le Fils et le saint Esprit. »

 

Il peut paraître surprenant d’associer chaque personne à une classe d’esprits qui en sont alors comme les agents. Cependant, cette association entre anges et personnes de la Trinité n’est pas étrangère au judéo-christianisme. En effet, celui-ci reprenant les notions d’angélologie sémitique, considère les anges, non comme des entités spirituelles intermédiaires créées, mais comme la manifestation d’êtres surnaturels[1]. Ainsi, toute manifestation de Dieu par l’une des trois personnes, toute théophanie,  pouvait-elle être évoquée sous la forme de l’apparition d’un ange ; des témoignages manifestes se trouvent dans l’Ancien testament qui désigne fréquemment les manifestations divines sous l’expression d’Ange de YHWH ou Ange de l’Eternel[2].

 

Aussi, tous les Coens depuis la fondation de l’Ordre au XVIIIème siècle fêtent-ils la Trinité. Après avoir participé à la divine liturgie, ils se rendent donc au temple dont ils ouvrent les quatre portes. Et le Très Respectable Maître, une fois allumée la bougie du centre au feu nouveau, fait-il cette prière en se prosternant :

 

« O Eternel notre Dieu, nous t’offrons le sacrifice de nos esprits, de nos âmes et de nos corps, pour que nos pensées, volontés et actions te soient agréables dans la solennité que nous allons célébrer en l’honneur de ta majesté et de ton essence uni-trinaire ; donne à chacun de nous le désir sincère et la force de remplir ta loi sainte, afin que nous puissions tous jouir en toi et par toi des treize promesses que tu as daignées nous faire par ta pure miséricorde. Béni soit ton saint Nom ô+10. Amen. »



[1] On pourra se reporter sur ce sujet avec avantage à Jean Daniélou, La théologie du judéo-christianisme, Bibliothèque de théologie, Editions Desclée-Cerf – 2ème édition – Paris 1991 – Ch V – Trinité et angélologie

[2] Cf. Ex 3, 2

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A Tribus Liliis 03/06/2012 18:43


Bravo, mon cher Esch !


N'ayant pas votre connaissance approfondie de l'oeuvre de Martines, j'adhérais comme tout un chacun à ce qualificatif de modaliste qui lui est accolé. Robert Amadou lui-même... je ne sais plus
s'il prononce le terme, mais il déclare que la conception trinitaire de Martines est "anté-nicéenne", antérieure à Nicée. Ce que vous ne démentez pas. Mais en montrant, textes à l'appui, que les
choses sont plus subtiles qu'il n'y paraissait. Comme quoi il faut toujours remettre en question les idées toutes faites.
Encore bravo, et merci !