Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob : une invocation très chrétienne (2/3)

Publié le par Esh494

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Le Traité fait de Jacob une représentation très caractéristique qui n’apparaît pas de façon aussi marquée dans l’Ecriture. Pour Martinès, Jacob est un usurpateur et un prévaricateur. L’Ecriture nous révèle qu’il est le tentateur de son frère qu’il manipule pour le supplanter (Gen. 25, 31-34) et dont il usurpe la bénédiction que devait lui donner leur père Isaac (Gen. 27, 6-40). Martinès le qualifie en ces termes :

« Je vous dirai donc qu'Abraham a fait le type du père divin et Isaac celui de fils de la Divinité. De même ces deux enfants d'Isaac font les types de la première et de la seconde émanation spirituelles faites par le Créateur et celles des esprits qui ont prévariqué. Jacob, quoique le second né, fut le premier conçu par Isaac. La seconde émanation qui fut faite après la prévarication des premiers esprits et celle du mineur spirituel que nous nommons Réaux, Roux ou Adam : Esaü, quoique premier né, fut le second fils conçu par Isaac. Les premiers esprits, ayant prévariqué contre le Créateur, le mineur ou le premier homme les supplanta spirituellement, et devint par là leur aîné. »

 

Pour Martinès, Jacob est donc le type des esprits prévaricateurs. Alors quelle place pour le Dieu de Jacob ? pourquoi Isaac aurait-il donné sa bénédiction à un esprit de confusion ? pourquoi l’Eternel aurait-il fait une alliance sans condition avec Jacob ?

 

Cet épisode de l’Ancien testament est difficilement compréhensible si nous ne nous penchons pas de plus près vers l’Ecriture et l’ensemble des circonstances de la vie de Jacob et de son frère Esaü. Aussi, nous nous livrerons ici à une exégèse toute personnelle, s’éloignant un peu de celle de Martinès et qui, le cas échéant, se trouvera controversée.

 

Jacob, jumeau d’Esaü, après une certaine lutte dans le ventre de sa mère (Gen. 25, 22), naquit après son frère mais doit prévaloir sur le premier né. Le premier né, Esaü, est roux, poilu et symbolise la force de l’homme charnel, la forme corporelle (Gen. 25, 25). D’ailleurs, Esaü s’occupe de la chasse ainsi que de nourrir physiquement son père. Jacob lui reste auprès de son père Isaac et de sa mère Rebecca, dont il reçoit la tendresse et les instructions (Gen. 25, 27-28). Il est le type du mineur spirituel, celui qui création divine mais prévaricateur est enfermé dans toute forme corporelle qui en constitue la geôle ; n’est-il pas dit : « Il y a deux nations dans ton ventre, et deux peuples issus de toi se sépareront. Un de ces peuples sera plus fort que l’autre, et le plus grand sera asservi au plus petit » (Gen. 25, 23). Cependant, la destinée de ce mineur est de se rétablir dans ses droits, de dominer sur l’âme et le corps afin d’en maîtriser les passions – et les transformer en passions spirituelles - et en gouverner l’action, afin que les œuvres des hommes soient toutes spirituelles et tendent à accomplir la volonté de Dieu ; l’homme en sera ainsi glorifié, réintégré et déifié. C’est pourquoi Jacob naît en tenant le talon de son frère. Ce talon, signe de la supériorité, que Jacob tient dans sa main, montrant que ce pied ne pourrait pas le dominer ; talon qui est le lien avec le monde matériel et qu’il peut ainsi diriger et dompter ; mais talon qui est aussi celui destiné à écraser la tête du serpent (Gen. 25, 26) et qu’il se doit aussi de guider par ses bons conseils.

 

Jacob, mineur spirituel dégradé, souillé par ses péchés, supplante ensuite son frère Esaü, obtenant de lui son droit d’aînesse (Gen. 25, 30-33). Jacob obtient aussi, de surcroît, la bénédiction d’Isaac son père que ce dernier destinait logiquement à son frère aîné (Gen. 27, 1-30), ce qui rend Esaü soumis à Jacob. Alors Jacob est-il vraiment l’usurpateur que nous décrit Martinès de Pasqually dans son Traité en ces termes ?

« Je n'entrerai point dans le détail d'usurpation que Jacob a faite sur son frère Esaü : l'Ecriture en fait assez mention, puisqu'elle a donné à Jacob à ce sujet, le nom de supplanteur, et le fait est d'autant plus facile à concevoir que nous le voyons journellement s'opérer à nos yeux parmi les hommes qui ne cherchent qu'à se supplanter les uns les autres. (…) Mais la vraie prévarication de Jacob est d'avoir surpris la bonne foi de son père, d'avoir employé toutes ses facultés et tous les moyens possibles spirituels et temporels pour lire la pensée de son frère Esaü, d'avoir voulu s'opposer à l'action bonne de cette pensée avantageuse à son frère, de l'avoir supplanté par ce moyen dans tous ses droits spirituels, et de l'avoir réduit, lui et toute sa postérité, dans la sujétion et la privation divine.»

Si nous regardons de plus près les circonstances de ces évènements, la chose est loin d’être entendue.

 

En effet, Esaü attache si peu d’intérêt à son droit qu’il le troque pour de la nourriture, illustrant la façon dont le corps se détourne de l’esprit en se laissant dominer par ses besoins et tractions physiques et charnels. De plus, pour obtenir la bénédiction de son père, Jacob agit suivant les conseils de sa mère Rebecca soucieuse de ne pas voir la bénédiction d’Isaac accordée à un homme négligent et peu soucieux des choses spirituelles : ce n’est pas l’enveloppe corporelle qui nécessite la bénédiction divine et l’infusion de l’Esprit, mais le mineur lui-même afin de l’affranchir des intellects mauvais, de le nettoyer des souillures contractées par ses compromissions pour que rétabli dans ses droits et prérogatives il puisse développer son action spirituelle-temporelle et dominer sur le corps.  

 

Alors même qu’Esaü, imprudent s’adonne au plaisir de la chasse,  veillant à satisfaire aux contingences matérielles, Jacob, suivant le conseil de Rebecca, se revêt des plus beaux vêtements de son frère Esaü pour venir recevoir la bénédiction d’Isaac. Et c’est vraiment à la belle odeur émanant des luxueux vêtements qu’Isaac, vieillissant et presque aveugle, croit reconnaître Esaü (Gen. 27, 27). Ces circonstances nous apprennent que ce ne fut pas par le postiche de poils que portait Jacob que son père Isaac fut confondu mais par sa belle parure et son parfum. C’est par une apparence sainte et glorieuse – la parure s’apparentant à l’habit de lumière et donc au corps de gloire – que Jacob confondit Isaac, ce dernier faisant dans cette circonstance le type du Christ accordant sa bénédiction et ses grâces à l’homme ayant recouvré sa forme glorieuse et restauré l’image divine qu’il avait dégradée.

Isaac montre la voie et d’ailleurs ayant été averti de son erreur, il ne retira pas sa bénédiction à celui qui, agissant sous les conseils de la Sagesse divine – symbolisée par Rebecca – était venu la quérir (Gen. 27, 37-38). Ces dons lui furent accordés comme ils le furent ensuite par l’Eternel qui, dans une vision  étendra son alliance et sa bénédiction sur Jacob en toutes circonstances : « Et voici que je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai de ce pays, car je ne t’abandonnerai point que je n’aie fait ce que je t’ai annoncé. » (Gen. 28, 15). Ce songe de Jacob d’une échelle angélique permettant d’accéder au Père n’est-il pas d’ailleurs tout simplement la vision de la communion que le mineur spirituel doit et peut recouvrer avec le Père par sa jonction à son bon compagnon, et à tout être spirituel, et que nous appelons réconciliation ? Jacob eut ce songe alors qu’il s’acheminait chez Laban, frère de Rebecca, vers une sorte d’exil. Exil ou lieu de purification et de fortification ?

 

 

(à suivre)

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A Tribus Liliis 12/02/2012 22:55

Votre commentaire, tout à fait non conformiste, est bien intéressant et j'attends la suite avec une certaine impatience...

Vous prouvez en tout cas deux choses : qu'il ne faut pas s'attacher passivement à la lettre de Martines, et que s'il procure une exégèse spirirituelle des saintes Ecritures, les Ecritures à leur
tour permettent de faire de lui une autre exégèse spirituelle, dans la lignée d'Origène, qui a des chances d'être plus orthodoxe.

Merci pour ce beau travail qui renouvelle la question.