Création glorieuse et forme d'apparence matérielle (2/2)

Publié le par Esh494

tr05-03-pantocrator-16e-500Sachant que la création originelle fut glorieuse - de matière glorieuse oserons-nous dire - et qu'elle fut transmutée en création de matière apparente par la chute de l'homme, il reste à nous questionner sur la nature et les conséquences de l'altération de la création par cette forme de matière. Lors d’un précédent billet nous avions abordé certains aspects liés à la matière dans la doctrine de Martinès de Pasqually, plus particulièrement sous l’angle de sa réintégration. Il nous a paru important d’approfondir aujourd’hui cet aspect de ladite doctrine dans la mesure où ses implications relativement à la nature de la matière corporelle et donc de la chair de l’homme sont nombreuses.

 

Nous reportant donc au Traité de la réintégration nous avons   noté que, parlant de la matière, Martines qualifiait très régulièrement celle-ci d’apparente. Ainsi Martinès parle-t-il de matière apparente, de forme corporelle apparente ainsi que de forme corporelle de matière apparente.

Il nous a donc semblé indispensable de comprendre les raisons profondes de l’utilisation de ce qualificatif. Nous reportant au dictionnaire de Trévoux déjà référencé dans notre étude, nous avons relevé la définition suivante : « Apparence : La surface extérieure des choses, ce qui d’abord frappe les yeux. Species. Les Stoïciens tenaient que les qualités des corps qui frappent nos sens, n’étaient que des apparences. Apparence se dit aussi de ce qui est opposé à la réalité, qui est faux, feint et simulé. »

 

La forme corporelle est donc dite de matière apparente car elle est vue et saisie par les sens sous cet aspect particulier ; mais ce n’est qu’un aspect de la forme car, pour Martinès, la matière n'a pas de réalité propre. En effet, la matière n'est que la résultante de l'assemblage d’éléments eux mêmes issus de principes élémentaires qui sont la production spiritueuse d'esprits ternaires. Or ce qui provoque cet assemblage et l’ordonne en poids, nombre et mesure, c’est l'insertion d'un véhicule de feu émané de ces mêmes esprits et qui, lui, est tout spirituel. Tant que ce feu spirituel reste inséré et actif, l'assemblage demeure dans son équilibre donnant alors une apparence, une substance – au sens commun et non philosophique - à la matière ainsi créée. Mais nous le voyons bien, du fait de sa précarité, de son origine composée, et de cette dépendance vis-à-vis du feu qui lui est inséré, cette matière n’a pas de réalité propre car les seules réalités sont les formes et essences directement ou médiatement créées par le Grand Architecte divin ; les formes par les pensées divines et les essences par les agents spirituels préposés par le Créateur à leur production. Le reste n’est qu’assemblage instable, densification dont le seul aspect apparent ne tient que par l’action incessante d’un agent spirituel tiers. Ainsi, considérant que la matière n’a pas de réalité propre, Martinès écrit-il :

« Je dirai ici qu’il ne faut point regarder cette forme corporelle comme un corps réel de matière existante, elle ne provient que des premières essences spiritueuses destinées, par le premier verbe de création, à retenir les différentes impressions convenables aux formes qui devaient être employées dans la création universelle. Il n'est pas possible de regarder les formes corporelles présentes comme réelles, sans admettre une matière innée dans le Créateur divin, ce qui répugne à sa spiritualité. » (Traité, 116)

 

Quelle sage et salutaire précaution de Martinès qui coupe court à toute tentation dualiste et manichéenne qui aurait voulu que la matière existât d’elle-même de toute éternité, dans le royaume des ténèbres dominé par la force spirituelle démoniaque de Satan, force co-éternelle et toute opposée à Dieu et de puissance égale.  Ainsi rejetant cette idée, il rejette l’idée que le mal serait intrinsèquement lié à la matière.

Arrêtons-nous quelques instants sur cette citation de Martinès dont les conséquences sont majeures pour le sujet qui nous intéresse. En effet, affirmant que le Créateur n'a aucune matière innée en Lui, il en découle logiquement que la première création, directement opérée par le Créateur, n’avait pas de forme matérielle élémentaire apparente mais, comme nous l'avons vu dans la première partie de cette étude,  une forme glorieuse et nous pourrions dire que cette création originelle était toute de "matière" glorieuse. Si nous ajoutons à cela le fait que, toujours selon la même citation de Martinés, la matière n'a aucune réalité, nous en déduisons de même logiquement qu'elle ne peut avoir originellement existé en dehors de Dieu comme telle. Et en effet Martinés nous explique par ailleurs dans le Traité que la matière apparente est une création seconde des esprits inférieurs opérée par l'émanation d'essences spiritueuses. Enfin, et ceci nous est présenté dès le début du Traité, Martinés rejette toute idée d'une force démoniaque opposée à Dieu et co- éternelle à Lui, toutes forces et tous esprits ayant été émanés de Lui :

« Avant le temps, Dieu émana des êtres spirituels, pour sa propre gloire, dans son immensité divine. » (Traité, 1)  

et aussi :

« On demandera ce qu’étaient ces premiers êtres avant leur émanation divine, s'ils existaient ou s'ils n'existaient pas ? Ils existaient dans le sein de la Divinité, mais sans distinction d'action, de pensée et d'entendement particulier, ils ne pouvaient agir ni sentir que par la seule volonté de l'être supérieur qui les contenait et dans lequel tout était mû ; ce qui, véritablement, ne peut pas se dire exister ; cependant cette existence en Dieu est d'une nécessité absolue ; c'est elle qui constitue l'immensité de la puissance divine. Dieu ne serait pas le père et le maître de toutes choses s'il n'avait innée en lui une source inépuisable d'êtres qu'il émane de sa pure volonté et quand il lui plaît. C'est par cette multitude infinie d'émanations d'êtres spirituels hors de lui-même qu'il porte le nom de Créateur, et ses ouvrages celui de la création divine, spirituelle et animale, spirituelle temporelle. » (Traité, 2)  

 

Une conclusion majeure s'impose alors : les affirmations de Martinès s’opposent aux théories manichéennes qui considèreraient que la matière est inhérente à un monde de ténèbres qui serait tout opposé au monde divin de la lumière, monde gouverné de toute éternité par Satan, coexistant avec Dieu. Une implication majeure de ceci est que la matière, création seconde d'origine spirituelle et tenant son apparence d’un feu spirituel de l'axe central, ne peut être intrinsèquement et dès son origine ni impure, ni ténébreuse, ni corrompue, ni porteuse d’un poison qui infecterait tout ce qu’elle revêt, mais que seul l'homme peut, par l'abus qu’il fait de son propre libre arbitre, la souiller, la corrompre et ainsi infecter sa propre forme corporelle. De même que c'est par ce même abus, et par la funeste faute qu’il constitue, que l’homme corrompt toute la création qui chute sous forme de matière apparente consécutivement à sa propre chute. Ne cherchons donc pas l'origine de toute corruption et de toute action mauvaise opérée par l'homme ailleurs que dans sa volonté et son libre excités et déviés du fait de l'action sur son corps de matière apparente des intellects mauvais émanés des esprits prévaricateurs déchus. Et si le vêtement de matière apparente de l'homme est dit ténébreux, ce n'est que parce qu'il constitue un voile opaque pour son esprit, voile qui priva le mineur de toute lumière divine tant que celui-ci n’eut pas opéré sa réconciliation.

 

La matière, qui est donc dite apparente, se caractérise par le nombre 9 qui est celui de sa décomposition, nombre soulignant ainsi l'aspect non seulement éphémère mais encore circonstanciel et artificiel de la matière. Si cette matière avait une réalité, elle serait alors susceptible de vie propre et de génération alors qu’elle n’est sujette qu’à la dégradation et au dépérissement que nous appelons la mort. On pourra nous objecter que la reproduction des corps animaux et végétaux est une génération. Mais ce qui est alors généré dans cette reproduction, selon Martinès, ce sont des essences spiritueuses dont chaque être à la capacité de production et qui, différenciées et composées sous l’action du feu central continuellement émané, élaborent une nouvelle forme corporelle de matière apparente. Ainsi, la matière ne produit pas la matière mais il y a chaque fois une nouvelle élaboration de matière par les principes élémentaires dont la génération est quant à elle illimitée. Ce qui est véritablement généré ce sont donc les essences animales, c'est-à-dire ce qui est d’origine spirituelle ; et ce qui anime cette matière nouvellement composée c’est la vie que Martinès appelle âme passive, d’essence spirituelle, qui a son domicile dans le sang partagé et qui contient en elle les principes de la forme.  Ainsi cette matière ne va que vers le désordre et son propre anéantissement.  La matière est donc bien, selon Martinès, une manifestation apparente accidentelle, et donc précaire, de formes qui sont elles bien réelles car d'origine spirituelle, productions réelles de la pensée du Créateur. Car toute réalité n’existe que dans le Créateur.

 

La vraie nature de toute création ne se distingue pas par son apparence mais par ce qui la caractérise en substance. Les animaux ont une nature animale et l'homme une nature humaine qui se caractérise par deux composantes essentielles qui sont l’esprit et la chair (chair intégrant corps et âme sensible). Et cette nature est invariable. Ce qui signifie qu’elle peut être altérée, que des accidents peuvent en modifier certaines qualités, que son état peut évoluer mais que sa substance – qui est aussi son essence - reste inchangée.

 

Arrêtons-nous alors un instant sur la notion de substance qui pourrait ici être mal comprise. La substance ne doit pas être entendue ici au sens commun mais au sens philosophique, comme l’essence de l’homme, l’ουσία grecque, selon la définition du Trévoux : « Terme de philosophie. Etre qui subsiste par lui-même, qui a une existence qui lui est propre, qui n’a pas besoin d’un autre pour exister. Substancia. C’est ce qui distingue la substance de l’accident ou mode qui ne subsiste qu’autant qu’il est adhérent à un sujet. Il y a des substances corporelles et des substances spirituelles. Un corps a une existence propre, indépendante ; mais les accidents dont il est revêtu, ne sauraient subsister sans lui, au moins dans l’état naturel. (…) Prenez le mot de substance corporelle au sens ordinaire du discours commun, c’est ce qu’on voit, ce qu’on touche. Prenez ce même mot au sens précis et propre des Philosophes. Substance corporelle est quelque chose qu’on ne voit point, qu’on ne touche point, mais que l’on connaît, et que l’on entend, parce qu’elle est ordinairement accompagnée, environnée et revêtue de ce qu’on voit et qu’on touche, ce qu’on appelle les accidents. (…) Ce n’est pas nous qui avons imaginé cette distinction de substance et accidents ; c’est Platon, c’est Aristote, qui n’avaient aucune part à nos disputes ; nous ne faisons qu’emprunter leurs termes, pour mettre hors de toute équivoque les termes communs. » Ainsi la substance ne peut être changée ; seuls les accidents peuvent en modifier les qualités, donc aussi la perception ou l’apparence.

 

Avant la chute, l'homme, pur esprit émané de Dieu, disposait d'un corps de forme glorieuse qui est sa véritable forme et qui associé à son esprit constituait la vraie nature humaine. Nous savons ce qu’il advint de ce corps originel consécutivement à la faute du premier homme et la chute qui succéda à ladite faute : « Vous savez encore que, par cette prévarication, Adam dégénéra de sa forme de gloire en une forme de matière terrestre. » (Traité, 43)

 

Il est intéressant de constater que Martinès parle de la dégénérescence d’Adam. Mais qu’est-ce que cette dégénérescence ? Quel sens donnait-on à ce mot au XVIIIème siècle ? Si nous nous reportons de nouveau au dictionnaire de Trévoux, nous trouvons comme définition : « devenir moindre en valeur, en mérite. Se relâcher de la vertu, de la vigueur de ceux qui nous ont précédés. Se dit en agriculture, en jardinage des plantes qui cessent de porter d’aussi bon fruit qu’au commencement. » Il ne s’agit donc pas là d’un changement radical de substance, mais d’une dégradation des qualités et vertus liées à cette substance.

« Après ce forfait, il dégénère de son état de gloire et devient l'opprobre de la terre, sujet de la justice divine, de l'inconstance des événements temporels et de celle des corps planétaires jadis inférieurs à lui. » (Traité, 210)

 

Point n’est donc fait état par Martinès d’une métamorphose radicale, mais bien d’une altération sensible, profonde certes, qui prive l’objet de cette dégénération de ses meilleurs fruits et altère gravement son action ainsi que ses pouvoirs :

« Il [Adam] avait la puissance, dans son état de gloire, de faire usage des essences purement spirituelles pour la reproduction de sa forme glorieuse, au lieu que, depuis son crime, étant condamné à se reproduire matériellement, il ne peut faire usage que des essences spiritueuses matérielles pour sa reproduction. » (Traité, 235).

 

Mais au-delà de la dégénération de sa forme, Adam devait aussi subir une dégénération spirituelle qui le mit en  état de privation, état que nous nommons mort spirituelle :

« Ce que je viens de vous dire sur la prévarication d'Adam et sur le fruit qui en est provenu, vous prouve bien clairement ce que c'est que notre nature corporelle spirituelle, et combien l'une et l'autre ont dégénéré, puisque l'âme est devenue sujette au pâtiment de la privation, et que la forme est devenue passive, d'impassive qu'elle aurait été si Adam avait uni sa volonté à celle du Créateur. » (Traité, 45).

 

La matière apparente dont le corps de l’homme fut revêtu, conséquence funeste de cette dégénérescence, peut donc être assimilée, suivant les définitions présentées, à un accident affectant la substance – esprit et corps de gloire de l’homme - et donc les qualités, propriétés et vertus qui y sont attachées, et non pas à un changement radical de substance de l’homme et donc de sa nature.

 

Les définitions présentées éclairent donc bien l’esprit de Martinès qui par ailleurs parle de la dégradation comme d’une transmutation :

« Je vous ai montré comment il se transmua, par son crime, de cette forme glorieuse en une forme de matière terrestre. Mais ce corps second de matière terrestre avait la même figure apparente que le corps de gloire dans lequel Adam avait été émané. Il n'y eut donc de changement que dans les lois par lesquelles il se serait gouverné, s'il était resté dans ce premier principe de justice. » (Traité, 46).

 

Or, nous l’avons vu dans la première partie de cette étude, cette transmutation est une véritable dé-spiritualisation. Elle n’a donc pas pour effet de remplacer le corps de l’homme par un nouveau corps qui viendrait se substituer au précédent, changeant ainsi radicalement la nature humaine. Et de ce fait, la substance du corps de l’homme reste immuable mais le corps se  trouve densifié par la matière et il doit être désormais purifié et spiritualisé afin de se désaliéner des éléments qui lui sont étrangers afin de régénérer la forme corporelle glorieuse originelle. Ainsi, considérant cette altération qui affecta accidentellement la substance de l’homme, nous ne pouvons que constater que c’est bien comme d’un vêtement épais que la matière vient recouvrir et densifier la forme glorieuse et non la remplacer, opérant ainsi la transmutation du corps de gloire en un corps de matière apparente.

 

La matière, nous l’avons aussi vu précédemment, ne peut être considérée intrinsèquement comme sale ou corrompue dès son origine car, nous l’avons dit, n’ayant pas de réalité elle n’est ni bonne ni mauvaise. En revanche elle souille le corps en altérant sa forme glorieuse et, par l’influence et l’action des esprits malins et des penchants désordonnés de la volonté humaine elle peut se charger de scories, production des agents démoniaques qui attaquent l’homme par son corps, et rompent aussi l’équilibre établi par les agents spirituels qui la gouvernent et l’entretiennent. L’action du feu qui maintient cette forme matérielle peut alors être contrariée et l’équilibre entre les éléments rompu. Cette matière se trouve alors soit déformée, soit altérée, un élément prenant le dessus par rapport à un autre, soit encore densifiée du fait du déséquilibre créé. On parlera alors, par extension, de matière corrompue car en effet par construction, osera-t-on dire, elle est corruptible car sujette à l’action et l’impression d’agents corrompus et corrupteurs. Cette matière alors corrompue constituera un voile de plus en plus épais au corps de gloire mais aussi et surtout à l’esprit – mineur émané enfermé dans cette prison - qui sera alors dans une privation divine de plus en plus affirmée jusqu’à devenir complètement incapable de retenir impression des agents spirituels bénins qui lui sont envoyés en secours par son Créateur. Mais, fort heureusement, ce voile ayant été déchiré du fait de la réconciliation définitive opérée par la mort du Christ - réconciliation en puissance sur la nature humaine mais que chacun doit réaliser individuellement et en personne - l'homme est sorti de cette ténèbre. Il peut donc maintenant jouir de la lumière divine et retrouver ses prérogatives de communion avec la pensée divine, directement par la présence du Christ, ou médiatement par l'intercession des agents spirituels divins qui lui sont envoyés en secours.

« Si j'ai expliqué, me direz-vous, l'éclipse considérable arrivée lors de la mort du Christ, je peux bien aussi vous expliquer quel est le type de la rupture du voile, qui arriva dans le même temps. (…) Ce voile déchiré est le véritable type de la délivrance du mineur privé de la présence du Créateur. (…) Il explique encore la rupture de celui qui cachait et voilait à la plus grande partie des mineurs la connaissance des oeuvres que le Créateur opère pour sa plus grande justice en faveur de sa créature. » (Traité, 94)

 

Car n’oublions pas que par sa crucifixion le divin Réparateur a rompu le voile du temple. Les portes de notre prison se sont alors ouvertes. Par le baptême de l’Esprit qui est envoyé maintenant sur l’homme, le voile épais que constitue la matière de la forme de l’homme a été écarté, rompu, et cette forme corporelle a pu commencer sa spiritualisation. Le feu de l’Esprit de la Pentecôte, communiqué par le baptême et revivifié par l’eucharistie, vient ainsi consumer en l’homme toutes les scories contractées par la corruption et, dans un mouvement contraire à celui de la chute, vient aussi sublimer le feu de l’axe et spiritualiser les essences élémentaires. Ainsi, dès cette vie, le corps de l’homme pourrait-il être rendu à un état de pureté semblable à celui de sa forme glorieuse originelle, ce qui nous est montré en puissance par la Transfiguration du Christ sur le mont Thabor. Cette spiritualisation purificatrice, que l’homme peut expérimenter dès cette vie, nous est présentée clairement dans la 7ème Instruction aux hommes de désir en ces termes :

« Le corps d’Adam étant terrestre était donc rempli de parties crasses, grossières et de souillures que son ennemi y avait faite. Qu’employa Dieu pour la purification de son homme repentant, pénitent et suppliant ? Il employa les feux dont j’ai parlé dans la comparaison que j’ai faite : l’un bon procédant de l’action toute puissante du Saint-Esprit, dont la sainteté, la pureté et l’action, opérant dans toute son efficacité sur la forme de ce premier homme, détacha insensiblement les souillures crasses et étrangères que l’esprit de ténèbres y avait faites, tandis que cet esprit mauvais qui frappait sans cesse sur lui, attirait à lui ce qui était de sa nature. Quels étaient les véhicules de sa nature ? La foi, l’espérance et la charité, innées de par l’Eternel dans Adam. C’est sur ces facultés de l’homme que l’Esprit-Saint soufflait sans cesse pour en détacher la souillure du crime d’Adam, tandis que le mauvais esprit contre-actionnait de son côté pour le faire persévérer dans sa faute. Or nous voyons que tout le mérite d’Adam a été de  rester uni à l’Esprit-Saint par la foi. C’est par elle qu’il a détaché, par le feu du Saint-Esprit, toutes les souillures qui étaient dans son âme et dans sa forme et qu’il est parvenu à sa réconciliation en présentant à ‘Eternel son âme et sa forme dans son état de blancheur, de pureté et d’innocence telle que sa nature spirituelle divine l’exigeait. »[1]

 

C’est cette même foi qui permit à Pierre de venir rejoindre le Christ en marchant sur les eaux. Cependant, dès qu’il douta, Jésus dut le sauver de la noyade.[2] Au-delà de l’exégèse traditionnelle qui commente que par la foi l’homme peut tout accomplir, nous pouvons personnellement voir ici une marque de cette transfiguration, ou transmutation, corporelle que la foi génère et qui permet au corps de recouvrer son état glorieux et spirituel, de dominer les éléments et de s’en affranchir.

 

Enfin, après la mort, le feu vital des esprits de l’axe ayant quitté le corps humain et ayant été réintégré, la matière se décomposera et les essences spiritueuses seront à leur tour réintégrées dans l’axe central, jusqu’au jour de la Parousie où l‘Esprit, dans un mouvement contraire à celui de la création originelle, viendra investir toutes les formes. Par cette présence spirituelle vivifiante, le Verbe de création de l’homme sera ranimé et sa chair, libérée de son voile – ou même pourrait-on dire de son écorce ou enveloppe - de matière apparente, sera établie dans un état glorieux, ressuscitée, tout en restant cependant marquée des accidents de sa vie terrestre comme nous l’enseigne l’Evangile par l’exemple de la résurrection du Christ :

« Le soir de ce même dimanche, les portes de la maison où les disciples se trouvaient rassemblés étaient fermées car ils avaient peur des chefs juifs ; Jésus vint alors se présenter au milieu d’eux et leur dit : «Que la paix soit avec vous ! » Après avoir dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. » (Jn. 20, 19-20)    

 

Nous ne pouvons ainsi douter de cette résurrection de la chair dont témoigne encore l’Evangile en ces termes :

« Saisis de frayeur et d’épouvante, ils croyaient voir un esprit, mais il leur dit : « Pourquoi êtes-vous troublés et pourquoi de pareilles pensées surgissent-elles dans votre cœur ? regardez mes mains et mes pieds : c’est bien moi. Touchez-moi et regardez : un esprit n’a ni chair ni os comme, vous le voyez bien, j’en ai. » En disant cela, il leur montra ses mains et ses pieds. Cependant, dans leur joie, ils ne croyaient pas encore et ils étaient dans l’étonnement. Alors il leur dit : «  Avez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel. Il en prit et mangea devant eux. » (Lc 24, 37-43)

 

Voici ce que Martinès, dans son Traité, dit relativement à l’action du feu spirituel :

« Ils [ndr : les 4 premiers fils de la postérité de Noë] faisaient un type réel de ceux que le Créateur devait élire pour la manifestation de sa gloire et de sa justice. Ils figuraient encore les justes du passé et de l'avenir, tels qu'Enoch, que l'Ecriture révère tant, Melchisédech, Elie et le Christ, dont deux ont été enlevés du centre de la terre par le feu spirituel, et les deux autres l'ont été dans leurs propres corps de gloire spirituelle divine, ainsi que le Christ le prouve bien clairement par sa résurrection d'homme divin. » (Traité, 149)

Et aussi :

« Il n'en a pas été de même [ndr : il n’y a pas eu de réintégration spirituelle ni corporelle par putréfaction] du Christ, d'Abel, d'Elie, ni d'Enoch, tant pour leur être spirituel que pour leur forme matérielle. » (Traité, 112)

 

Elie et Enoch, témoins de l’action du feu spirituel, ont été emportés au ciel dans leur corps spiritualisé, sans passer par la mort. La spiritualisation de leur chair n’était pas à faire car ils vivaient et marchaient avec Dieu et selon Martinès,  Hély, l’esprit doublement fort du Christ, les habitait. Ainsi, leur corps ne nécessitait aucune purification supplémentaire car le feu spirituel qui les inondait avait déjà envahi leur chair et permis au moment de leur enlèvement que leur corps fut dépouillé de toute apparence de matière par la réintégration instantanée des essences spiritueuses et du véhicule de feu central.

 

Relativement au Christ, Martinès parle bien de sa résurrection en tant qu’homme divin et non pas en tant qu’esprit divin ou en tant que forme glorieuse spirituelle divine. Signe que c’est bien la nature humaine que le Christ ressuscite, corps, âme et esprit. Mais cette fois, le corps est passé par la mort afin de bien enseigner aux hommes que c’est par cette mort que le corps, rendant à la terre ce qui vient de la terre, se dépouille de son voile de matière irréelle mais apparente, c’est  à dire des essences élémentaires qui lui sont étrangères, afin de pouvoir manifester de nouveau, par l’effet de l’Esprit qui viendra l’inonder au jour dernier, ce qu’il a de réel et d’éternel, c'est-à-dire sa forme glorieuse qui ne l’a jamais quitté mais qui fut occultée durant le séjour terrestre par le voile apparent de la matière.

 

Enfin, un autre témoignage de la spiritualisation de la chair par la pureté de l’esprit nous est donné dans la citation suivante, relativement au type d’Abel :

« Celle [la forme] d'Abel au contraire fut conçue sans excès des sens matériels et avec toute la pureté des lois de la nature ; aussi cette forme était plutôt spirituelle que matérielle, et c'est, par cette conception spirituelle que nous regardons la forme d'Abel comme une vraie figure de la forme du Christ, provenue spirituellement d'une forme ordinaire, sans le secours d'opérations physiques matérielles et sans la participation des sens de la matière. » (Traité, 91)

 

Certains pourraient objecter, avec quelque pertinence nous en convenons, que Martinès a présenté une vision assez différente de la précédente dans le passage suivant :

« D'un autre côté, cette formation corporelle du Christ nous retrace l'incorporation matérielle du premier homme, qui, après sa prévarication, fut dépouillé de son corps de gloire, et en prit lui-même un de matière grossière en se précipitant dans les entrailles de la terre. Car, avant que cet esprit divin doublement puissant et supérieur à tout être émané, vint opérer la justice divine parmi les hommes, il habitait le cercle pur et glorieux de l'immensité divine. Mais lorsqu'il fut député par le Créateur, il quitta cette demeure spirituelle pour venir se renfermer dans le sein d'une fille vierge. Or l'absence que fait ce mineur Christ de son véritable séjour ne nous rappelle-t-elle pas l'expulsion du premier homme de son corps de gloire ? L'entrée de ce majeur spirituel, ou verbe du Créateur, dans le corps d'une fille vierge, ne nous rappelle-t-elle pas clairement l'entrée du premier mineur dans les abîmes de la terre, pour se revêtir d'un corps de matière ? » (Traité, 91)

 

Ici l’homme, le mineur, apparaît comme un pur esprit quittant son corps de gloire pour venir se revêtir d’un corps de matière. Ceci apparaît clairement en contradiction, non seulement avec notre lecture du Traité, mais encore avec les différents extraits précédemment exposés qui présentent le corps de matière apparente comme une transmutation – ou transfiguration - du corps de gloire et non pas comme un nouveau corps se substituant au premier. Alors comment interpréter une telle contradiction ? Peut-être simplement par le fait que, dans ce passage particulier du Traité, Martinès extrapole de façon surprenante – car jamais répétée – l’incarnation du Christ par l’action de l’Esprit, à la chute de l’homme et à sa vêture d’un corps de matière. Cette comparaison l’amène alors à une conclusion contradictoire par rapport au reste de son œuvre. En fait, le parallèle évoqué nous semble non seulement audacieux mais encore impropre du fait que le Christ, dans le sein de la Trinité divine, n’étant pas quant à Lui doté d’un corps, ne serait-ce de gloire, ne pouvait subir de transmutation  mais devait s’incarner. Ceci n’était évidemment pas le cas de l’homme qui possédait déjà un corps dès son origine.

 

Un mouvement de réintégration similaire à celui des éléments corporels se produira dans toute la création à la fin des temps. Toute la création sera alors spiritualisée de nouveau et le voile de la matière s’écartera totalement montrant radicalement que celle-ci n’était qu’apparente et n’avait aucune réalité sinon celle que notre propre condition de mineur entravé dans ce vêtement pesant voulait lui donner.

 

Ceci est primordial à intégrer afin de bien comprendre que le rôle de l’homme dans ce monde est bien le même que celui qu’il devait tenir lors de son émancipation. Car il n’y a pas deux mondes mais un seul monde dont le pourtour est visuellement limité par la condition actuelle de l’homme. Mais cette barrière que l’homme s’est créée se lève dès que l’esprit, par sa propre force, par celle de l’Esprit saint et aussi celle du compagnon qui lui est envoyé par  son miséricordieux créateur, franchit les limites imposées par sa prison de matière et parcourt l’univers total qui est sa vraie patrie.

Car, au-delà de ce cercle visuel, et au-delà du cercle sensible qui le retient encore par le lien que son âme fait avec son corps, l’esprit de l’homme apercevra tous les agents spirituels qui ne cessent d’œuvrer pour la subsistance et la préservation de la création et rendent gloire au Créateur pour tous ses bienfaits. L’esprit de l’homme, libéré des chaînes qui le retiennent, oeuvrera alors en harmonie avec ces mêmes entités spirituelles dans le grand combat du bien contre le mal et pour la réintégration universelle de la création.

 

Mais considérant l’état de déchéance dans laquelle l’homme se trouve actuellement, et sa faible capacité à franchir seul tous ces cercles et lever le voile de la matière, il sera utile, nécessaire et salvateur à l’homme de trouver les aides et les secours pour, dans ce monde apparent, oeuver à ce qui est et reste sa mission pour l’éternité et ce jusqu’à la fin des temps. Ainsi, par les opérations théurgiques, les Coens opèrent-ils à recréer les conditions de ce travail primordial et, opérant au sein des circonférences qui figurent à l’univers, invoquant les agents spirituels avec lesquels ils sont amenés à combattre, repoussant les esprits malveillants et prévaricateurs auxquels ils sont confrontés, ils oeuvrent en communion avec les cohortes angéliques qui viennent les soutenir en leur apportant leurs secours et combattant à leur côté pour la réconciliation universelle.

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[1] Documents Martinistes n°8 – Instructions aux hommes de désir VII – publié par Antoine Abi Acar, 1981

[2] Mat. 14, 22-32

Publié dans Doctrine

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A Tribus Liliis 18/07/2013 21:37


Tout à fait remarquable !
Exceptionnel de clarté et d'élévation !
merci. 

A Tribus Liliis 11/11/2012 01:08


Cette analyse est totalement convaincante et difficilement réfutable.

Ajoutons que les gloses des Pères sur les "vêtemnts de peau" ou les "écoces" vont exactement dans le même sens. 


Merci, Esh !