Chair originelle, chair déchue et chair ressuscitée (1/4)

Publié le par Esh494

adamkadmon.jpgLa question de la résurrection de la chair est une question centrale dans l’économie de la réintégration pour tout martinésiste chrétien. En effet, se réclamer martinésiste chrétien nécessite d’une part un attachement respectueux à la doctrine professée par Martinès de Pasqually, doctrine exposée dans son Traité de la Réintégration, mise en scène dans les cérémonials de l’Ordre et enseignée dans les catéchismes et instructions. Mais ceci nécessite aussi, et parfois presque paradoxalement, l’adhésion aux dogmes principaux de l’Eglise du Christ énoncés dans les différentes professions de foi, et en particulier une des plus anciennes qui est le Symbole des Apôtres dont l’origine se situe entre le IIIème et le IVème siècle ap. J-C. Car être chrétien c’est invariablement professer cette foi.

 

Nous avons dit « presque paradoxalement » car il ne nous est pas étranger que certains points de la doctrine énoncée par Martinès ne sont que difficilement – voire pas du tout – compatibles avec la foi orthodoxe ainsi énoncée par tout chrétien ; il en est ainsi du dogme de la Sainte Trinité mais aussi, quoi que cependant dans une toute autre mesure, de l’incarnation et donc de la double nature du Christ [1]. Nous le savons, les Leçons des Elus Coens au temple de Lyon  dispensées entre 1774 et 1776 par Jean-Baptiste Willermoz, Louis-Claude de Saint Martin et Jean-Jacques Du Roy d’Hauterive ont permis de rectifier et christianiser ces points problématiques de la doctrine martinésienne.

 

En revanche, rien n’a été amendé dans ces Leçons de Lyon relativement à la résurrection, à la réintégration de la matière élémentaire et à la forme des corps glorieux bien que, à première vue, ces concepts semblent présenter un écart fondamental par rapport à toutes les professions de foi chrétiennes qui énoncent la croyance en la résurrection de la chair ou des morts.

 

Nous avons déjà traité partiellement de ce sujet à l’occasion de différents billets[2] mais il nous paraît aujourd’hui important d’y revenir avec des éléments complémentaires.

 

Pour qui veut aborder ces différents points, il paraît indispensable de bien considérer que, suivant la foi chrétienne, la résurrection de la chair doit permettre à chaque homme de recouvrer - ou réintégrer suivant la formulation martinésienne -  la forme qui était la sienne à son origine, avant la chute, c'est-à-dire une forme et substance (ousia) de corps et d’âme identiques à celles qu’il connaît lors de son passage terrestre mais exempte de la corruptibilité liée au péché et qui se traduit par la mortalité.

 

Aussi, devons-nous préalablement à toute considération sur la forme corporelle d’apparence matérielle élémentaire de l’homme chuté, nous attacher à l’étude de ce que fut la forme corporelle glorieuse originelle d’Adam et plus généralement sa nature d’avant la chute.

 

Il nous faut remonter pour cela à l’émancipation d’Adam. Lors de cette émancipation au centre des quatre régions célestes, dans une couche dite glorieuse, Adam fut doté de toute la nature humaine qui fit sa grande gloire et sa toute puissance sut tous les autres êtres créés ; il n’était plus « uniquement » un mineur spirituel, un pur esprit possédant tout en puissance mais ne pouvant jouir complètement de ses attributs. Il fut émancipé homme, ayant corps, âme et esprit, chacune de ces trois parties constitutives concourant à sa perfection et à l’expression de sa toute puissance.

 

En effet, suite à son émanation dans l’immensité divine, le mineur spirituel Adam fut couronné par le Créateur de toutes les connaissances utiles aux fonctions auxquelles il serait destiné. Il jouissait de ces connaissances en lisant directement, comme pur esprit, dans les pensées de son Créateur. Mais il ne pouvait cependant rien opérer par lui-même. Le Créateur fit alors sur ce mineur spirituel trois opérations qui permirent de faire connaître à Adam la loi, le précepte et le commandement. Par ces trois dons, il pouvait alors formuler sous ordre du Créateur, les différents commandements qui lui donneraient une totale domination sur toute création universelle, générale et particulière et ainsi jouir de la totalité de ses glorieux attributs lui permettant de régner en roi absolu sur toute la création. Mais il ne pourrait jouir pleinement de ces facultés qu’autant qu’il en aurait la pleine liberté, et qu’il pourrait les exercer directement sur la création, c'est-à-dire hors de l’immensité divine dans laquelle il était résidait encore.

 

C’est alors que l’Eternel émancipa Adam hors de son immensité afin qu’il devint complètement Homme et que, maintenant doté de la totalité de ses attributs, il accomplisse le dessein dont il avait été investi par son créateur. Et ce dessein devait en effet se réaliser, non pas au sein de l’immensité divine, demeurée inaffectée par la première prévarication, mais au sein de la création dans son premier état qui elle bornait l’action des esprits prévaricateurs et dont la couche glorieuse constituait comme une protection à l’immensité surcéleste des agents spirituels restés purs, ou du moins faiblement affectés par la première chute. En, effet Martinès écrit :

« Adam ayant ainsi opéré et manifesté sa volonté au gré du Créateur, reçut de lui le nom auguste d'Homme Dieu de la terre universelle, parce qu'il devait sortir de lui une postérité de Dieu et non une postérité charnelle. Il faut observer qu'à la première opération Adam reçut la loi ; à la deuxième, il reçut le précepte, et à la troisième, le commandement. Par ces trois sortes d'opérations nous devons voir clairement, non seulement quelles étaient les bornes de la puissance, vertu et force que le Créateur avait, données à sa créature, mais encore celles qu'il avait prescrites aux premiers esprits pervers. Le Créateur ayant vu sa créature satisfaite de la vertu, force et puissance innées en elle, et par lesquelles elle pouvait agir à sa volonté, l'abandonna à son libre-arbitre, l'ayant émancipée d'une manière distincte de son immensité divine avec cette liberté, afin que sa créature eût la jouissance particulière et personnelle, présente et future, pour une éternité impassive, pourvu toutefois qu'elle se conduisît selon la volonté du Créateur. » (Traité, 10-11)

 

Nous concevons ainsi que, tant qu’il n’avait pas été émancipé de l’immensité divine, Adam ne pouvait faire usage de ses puissances et vertus que selon l’ordre et suivant la volonté de son père céleste. C’est donc par son émancipation qu’Adam obtint le libre usage des vertus, forces et puissances innées en lui et dont l’emploi ne fut alors conditionné que par son seul libre arbitre.

 

L’usage libre de ses facultés est véritablement le signe de son émancipation. Ainsi, d'enfant qu'il était dans le sein de l’immensité divine, il devint adulte et véritable Homme en obtenant la jouissance libre de toutes les facultés  et de tous les pouvoirs dont il avait la propriété et dont il devait faire usage pour la réconciliation des êtres déchus et le maintien de leur action funeste dans les bornes qui leur avaient été données. Maintenant émancipé au centre d’une couche glorieuse d’où provinrent toute création et toute forme corporelle dans leur premier état glorieux d’avant la chute[3],  Adam devait être doté de ce qui lui permettrait de régner dans ce nouvel environnement, de pouvoir y actionner librement et de rendre cette action sensible sur tous les êtres et créatures qui l’environnaient. Ainsi, l’usage de ses grandes facultés aurait été sans effet sur la création et ses formes corporelles si lui-même n’avait pas revêtu une telle forme corporelle. Ainsi Martinès écrit-il :

«Il [Adam] connaissait de plus l'utilité et la sainteté de sa propre émanation spirituelle, ainsi que la forme glorieuse dont il était revêtu pour agir dans toutes ses volontés sur les formes corporelles actives et passives. C'était dans cet état qu'il devait manifester toute sa puissance pour la plus grande gloire du Créateur en face de la création universelle, générale et particulière. » (Traité, 6)

 

Aussi l’émancipation d’Adam s’accompagne-t-elle d’une profonde transformation de sa nature qui de toute spirituelle devint composée. Et ce composé « presque inconcevable » pour notre intelligence est la marque même de la nature humaine. Et le Traité confirme cette transformation en nous enseignant que lors de son émancipation Adam fut revêtu d’un corps de gloire qui devint indissociable de cette nature humaine.

«Vous savez que le Créateur émana[4] Adam, homme-Dieu juste de la terre, et qu'il était incorporé dans un corps de gloire incorruptible. »(Traité, 43) et « Je vous ai montré quels étaient le pouvoir, la vertu, le commandement et l'autorité du premier mineur émancipé dans son corps de gloire. » (Traité, 46)

 

Et que nous dit Martinès de ce corps de gloire ?

« On me demandera peut-être si la forme corporelle glorieuse dans laquelle Adam fut placé par le Créateur était semblable à celle que nous avons à présent ? Je répondrai qu'elle ne différait en rien de celle qu'ont les hommes aujourd'hui. Tout ce qui les distingue, c'est que la première était pure et inaltérable, au lieu que celle que nous avons présentement est passive et sujette à la corruption. » (Traité, 23)

et encore :

« Cette forme glorieuse n'est autre chose qu'une forme de figure apparente que l'esprit conçoit et enfante selon son besoin et selon les ordres qu'il reçoit du Créateur. Cette forme est aussi promptement réintégrée qu'elle est enfantée par l'esprit. » (Traité, 47)

 

Précisant le caractère d’impassivité de la forme glorieuse, Martinès poursuit :

« Nous la nommons [la forme glorieuse] impassive parce qu'elle n'est sujette à aucune influence élémentaire quelconque, si ce n'est à l'influence pure et simple. » (Traité, 47)

considérant qu’il n’y a qu’une seule influence pure et simple, c'est-à-dire spirituelle, qui puisse agir sur elle.

 

Cette forme est donc sujette à l’impression de l’esprit, c'est-à-dire du mineur, qui la dessine et la module afin qu’il puisse en faire usage par la suite selon la volonté de son Créateur sur toute la création ainsi qu’il est dit dans le Traité :

« Aussi la forme dans laquelle Adam fut placé était purement spirituelle et glorieuse, afin qu'il pût dominer sur toute la création, et exercer librement sur elle la puissance et le commandement qui lui avaient été donnés par le Créateur sur tous les êtres. » (Traité, 47)

 

L’Ecriture Sainte nous révèle cette émancipation en ces termes quelque peu voilés :

« Il s'élevait de la terre une fontaine qui en arrosait toute la surface. Le Seigneur Dieu forma donc l'homme du limon de la terre; Il souffla sur son visage un souffle de vie, et l'homme devint vivant et animé. » (Gen. 2, 6-7).

 

Le récit biblique indique bien que le Créateur donna une forme corporelle à l’homme, forme  composée du limon de la terre - d’autres traductions proposant le mot poussière – ainsi qu’une âme qu’Il insuffla dans cette forme. Il ne faut pas confondre le limon, poussière mêlée d’eau, avec la terre élémentaire non plus que l’eau de la fontaine de vie avec l’eau élémentaire. En effet, nulle trace ici d’essences spiritueuses ni d’action d’esprits ternaires de l’axe feu central, mais uniquement l’action directe du Créateur Qui, de ses propres mains, façonne le corps de l’homme et de son propre souffle lui donne la vie, non pas animale, le corps glorieux étant régi comme nous l’avons vu par l’esprit, mais sensible et intellectuelle, c'est-à-dire l’âme. Aussi, ce corps et cette âme de vie ne peuvent-ils être que subtils et glorieux et donc très différents du corps et de l’âme postérieurs à la chute. Jean-Baptiste Willermoz l’avait très bien compris quand il écrivait dans le 9ème de ses cahiers de doctrine :

« L’expression employée d’un pur Limon de la terre qui indique naturellement une substance déliée et subtile dont il est dit dans nos versions que Dieu forma le corps du premier homme pur et innocent, ne contredit point ce que nous venons de dire sur la nature des corps glorieux, impassibles et incorruptibles. Mais cependant elle a induit les traducteurs de texte hébreu et leurs commentateurs à ne considérer le corps d’Adam que comme terrestre et par conséquent matériel, quoiqu’il ne le fut pas ; et voilà une des causes principales des subversions matérielles qui fourmillent dans le reste de leur description. Cette induction qu’ils ont transmise, sans doute de bonne foi, a bien sûr subjugué la docilité des lecteurs qui étaient déjà disposés par un certain respect religieux pour les choses saintes révélées à l’admettre sans examen, mais elle n’a pu convaincre ceux qui réfléchissent mûrement sur les faits qui leur sont présentés sur leurs accessoires. Nous disons à tous qu’Adam ne fut assimilé aux autres animaux par la vie passive qui lui fut donnée, et que son corps glorieux ne fut matérialisé, que dans les abîmes de la terre où il fut précipité par l’ordre de l’Eternel après son crime et condamné à venir ensuite sur la surface terrestre s’unir par sa reproduction corporelle au fruit matériel qu’il avait retiré de son inique opération en se livrant aux conseils perfides du chef des démons. »[5]

 

(à suivre)

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[1] On pourra se référer à ce sujet à notre billet « Un aspect de la christologie martinésienne : la Passion du Christ » du 11 janvier 2013

[2] Voir nos billets « Création glorieuse et forme d’apparence matérielle » des 9 octobre et 10 novembre 2012 ainsi que « réconciliation, résurrection, réintégration et déification » des 237 avril, 17 mai, 13 juin, 18 juillet et 29 août 2012

[3]  Pour plus de développements sur ce thème voir  notre article « Création glorieuse et forme de matière apparente » parties 1 à 3

[4] Certaines versions du Traité disent « créa » ce qui nous fait penser que dans la version communément utilisée le mot émané a été utilisé en lieu et place de émancipé. Ce qui est confirmé par la citation suivante.

[5] Fonds Kloss – Cahier D9 – F°91

Publié dans Doctrine

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