Les classes d'esprits de la tradition martinésiste

Publié le par Esh494

Les classes d'esprits de la tradition martinésiste

Pour celui qui étudie un tant soit peu la doctrine des Elus Coëns telle que présentée par le Grand Souverain de l’Ordre, Martinès de Pasqually (1710 ? – 1774,) dans son Traité de la réintégration des êtres, ou bien même dans les différents catéchismes et textes historiques de l’Ordre, il apparaît comme une évidence que les êtres spirituels sont au cœur des travaux de l’Ordre et des enseignements qui les sous-tendent.

Pour Martinès l’oeuvre de l’Eternel est tout d’abord spirituelle avant que d’être une œuvre de création en deux temps. Par son œuvre spirituelle, antérieure au temps, il exprima sa gloire en donnant, par son opération d’émanation, l’être à différentes classes d’esprits que nous nommons communément anges. Puis, consécutivement à la chute de certains de ces esprits, l’ensemble des esprits furent émancipés dans une création création universelle temporelle constituée d’une sphère surcéleste, toujours baignée de la lumière divine, et à l’opposé, des ténèbres dans lesquelles furent précipités les esprits déchus, en privation de toute lumière. Ces deux espaces furent séparés par une barrière spirituelle, constituée d’esprits émancipés qui composèrent l’axe feu central incréé - car émané - privant ainsi les êtres déchus de toute lumière divine. Une deuxième barrière sensible et temporelle devait contenir l’action des esprits rebelles. Cette barrière constituée d’une couche de matière glorieuse, dite materia prima, contenait en elle tout l’univers créé et les êtres qui l’habitent, chacun ayant un rôle à jouer dans cette création temporelle initiale. Création temporelle car la privation des esprits déchus devait avoir un terme.

Puis vint l’émanation du mineur spirituel quaternaire, autrement appelé esprit d’Adam, qui sitôt émané fut placé - Martinès dira émancipé - au centre de cette création glorieuse. C’est Adam devait gouverner l’ensemble de la création et des êtres l’habitant mais aussi abréger la peine des esprits déchus en les amenant au repentir. Mais Adam chuta à son tour et du fait de cette chute la création initiale fut bouleversée tant dans son organisation que dans sa qualité. Le ciel, ou sphère céleste, la terre et tous ses habitants, végétaux ou animaux, furent emportés dans un mouvement de dégénération par transmutation. En effet, dans sa chute, Adam entraîna l’entièreté de la création dont la chute se traduisit par une dégradation de sa qualité matérielle, ainsi que de celle de toutes les formes corporelles qui l’habitaient. Toute cette création se densifia par l’apport d’éléments mixtes et sa qualité glorieuse pure et incorruptible devint élémentaire composée et corruptible. Seuls les esprits émancipés dans cette création furent protégés des effets de cette chute.

Les premières lignes du Traité de la réintégration nous apprennent ainsi qu’avant toute création Dieu émana de son sein quatre classes d’esprits : dénaires, octénaires, septénaires et quaternaires suivant la classification martinésienne. Chacun des esprits porte ainsi un nombre qui exprime les qualités de sa classe soit 10, 8, 7 ou 4. Par addition arithmosophique l’ensemble de ces nombres se réduisent à 10 qui est le nombre de leur racine, certains directement et d’autres indirectement. En effet 7 donne 10 par 1+2+3+4+5+6+7=28=10 et 4 donne directement 10 par 1+2+3+4=10. Il ne faut pas confondre ces esprits quaternaires avec le mineur spirituel qui ne fut émané qu’après la chute des premiers esprits. En effet bien que portant le nombre 4, ces esprits de l’immensité divine ne possédaient en eux qu’une puissance ternaire. Quant à l’octénaire il doit être regardé comme un double quaternaire ce qui signifie qu’il peut lui aussi être ramené directement à 10.

Nous connaissons le rapport qui existe entre 10 et 1 où entre l’Unité et le cercle de son émanation par le symbole  qui est la représentation de ce dénaire. Ce dénaire est ainsi considéré comme l’expression de la manifestation de la quatriple puissance divine par 1+2+3+4 qui font 10 et donc comme le symbole du monde des êtres émanés de l’Unité ou du potentiel d’émanation divine. Ainsi, par sa racine dénaire, le nombre attaché à chaque classe montre bien l’origine d’émanation divine de chaque classe d’esprit.

Ce nombre 10 contient aussi tous les autres nombres et donc potentiellement toute la puissance d’émanation et de création divine. Car tout fut créé par nombres, poids et mesures, et toute création est contenue dans l’ensemble des nombres. Nous pourrions ainsi dire que toutes les idées créatrices sont contenues dans les nombres qui les mettront en œuvre, donc dans le dénaire, c’est à dire de toute éternité dans la le sein même de Dieu.

La mission, le rôle et le dessein, que le Créateur avait donnés à ces 4 classes d’esprits émanés dans son immensité avant la création, nous sont inconnus. C’est un grand mystère qui demanderait pour l’approcher, de pénétrer la nature divine ainsi que son ontologie. Ceux qui prétendraient approcher ce mystère courent un grand risque, car il est dangereusement fautif pour l’homme que de prétendre saisir l’insaisissable, connaître l’inconnaissable, comprendre l’ineffable. Le peu que nous pouvons savoir de ces esprits avant la première chute, nous le tenons du Grand Souverain de l’Ordre qui révèle à leur sujet : « Les noms de ces quatre classes d'esprits étaient plus forts que ceux que nous donnons vulgairement aux Chérubins, Séraphins, Archanges et Anges, qui n'ont été émancipés que depuis. » (Traité, 3)

Ainsi Martinès entendrait que les hiérarchies angéliques de l’angélologie traditionnelle qui distribue celles-ci en 9 chœurs établis selon 3 ordres, selon Denys l’Aéropagite, ne correspondraient qu’à une classification postérieure à la chute des premiers esprits prévaricateurs. Nous pouvons seulement dire que Dieu émana ces premiers esprits afin de manifester sa gloire et son amour. Cet amour pour s’exprimer devait trouver un réceptacle qui lui-même lui rendrait grâce et louanges.

L’immensité divine ne resta pas inerte face à la chute et à la création temporelle première qui l’accompagna. La prévarication du plus grand des esprits qui habitait cette immensité, et que nous appelons communément Lucifer, vint semer un trouble immense dans toutes les classes d’esprits. En effet tous les esprits furent atteints et même altérés par la prévarication de Lucifer, qu’ils l’aient suivi dans son misérable dessein ou non. Même les esprits restés fidèles à l’Eternel furent affectés du fait de leur exposition à l’action de l’esprit prévaricateur et qu’un doute, un questionnement, voire même qu’un trouble ait pu de ce fait naître en eux. L’immensité divine étant immuable et infiniment pure, elle ne pouvait souffrir aucun changement, aussi éphémère et subtil soit-il, dans les êtres qui la composaient et qui devaient être totalement impassibles. Cette perte momentanée de leur impassibilité fut pour eux comme une dégradation de leur état et une sorte de condamnation. Ce changement intervenu dans leur état marqua leur exposition aux lois du temps. Ils ne pouvaient donc plus demeurer dans l’immensité divine impassible et éternelle de toute éternité.

Ainsi, tous les esprits furent projetés, émancipés dira Martines, dans les sphères surcélestes et célestes soumises au temps, à l’exception des esprits dénaires qui eux restèrent dans le sein de l’immensité divine. En effet, les esprits dénaires sont les plus proches de Dieu car portant directement en eux le nombre de puissance dénaire. Mais, dans leur éternelle béatitude, ils sont aussi les moins libres de Dieu car leur proximité de Dieu les remplit de Dieu dont ils sont comme le miroir, et sans la volonté duquel ils ne peuvent agir. Leur impassibilité et donc absolue en ce sens et ils ne purent donc être touchés par la chute. Que devint alors l’immensité divine ? les esprits septénaires, octénaires et quaternaires en furent émancipés pour prendre leur place dans la toute nouvelle création temporelle. Cependant, l’Eternel continua à y émaner des esprits purs suivant les mêmes 4 classes car cette immensité, non sujette au temporel, ne pouvait souffrir aucun changement.

Que devinrent alors ces premiers esprits déplacés de l’immensité divine et quel fut leur nouveau séjour ?

Le Créateur opérant toujours par sa puissance quaternaire ne pouvait que créer un monde à l’image de cette puissance. Ainsi, la sphère surcéleste dans laquelle ces esprits furent envoyés devait se présenter comme un miroir de l’immensité divine et donc accueillir 4 classes d’esprits portant des puissances identiques à celles de l’immensité divine.

Les esprits dénaires étant restés dans le sein de l’immensité divine, certains esprits septénaires furent dotés d’une puissance dénaire. Ils furent alors appelés dénaires majeurs bien que n’étant pas dénaires dans leur essence. Portant une puissance toute divine, ils sont considérés comme les transmetteurs de la pensée de Dieu qu’ils reçoivent directement sans avoir à lire dans celle-ci. En effet, par leur position dans le surcéleste ils jouxtent l’immensité divine dont ils reçoivent les lumières en abondance. Même si le quaternaire est présent en eux par le nombre 10 qui en est la racine, il n’agit pas par eux qui n’opèrent en rien sur la création. Cependant, en proximité du Père, ils participant à l’illumination des autres classes d’esprits, leur communiquant toutes les idées créatrices.

Les esprits octénaires, comme nous l’avons souligné, portent le double quaternaire du Fils dont ils composent la cour. Ils sont pour cela dits supérieurs. Consécutivement à la chute ils opèrent sur les différents cercles de la création universelle car le Fils règne sur l’ensemble de la création et des êtres créés visibles ou invisibles. Ils opèrent donc la volonté du Fils qui par son règne exprime la pensée du Père au sein de la création primitive et de l’actuelle d’apparence matérielle. C’est pour cette raison que ce quaternaire est double car le Fils le reçoit du Père mais possède en lui-même son propre quaternaire comme hypostase divine ou comme Adam céleste. Il ne faut pas pour autant comprendre que cet octénaire dépasse par sa puissance le dénaire car il ne tient son nombre double que par sa participation au quaternaire du Père qui Lui ne tient sa puissance que de Lui-même.

Les esprits septénaires, nous l’avons vu, remontent au dénaire par 28. Ils sont dits inférieurs car ne remontant à 10 qu’indirectement. Ils constituent la cour céleste du Saint Esprit dont ils opèrent l’action au sein du cercle surcéleste en commandant aux esprits ternaires qui eux agissent directement sur la création temporelle dans le cercle céleste et sur l’immensité terrestre. Ils règlent et ordonnent ainsi le mouvement et l’organisation de toutes les choses créées. C’est par l’émancipation hors de la sphère divine de ces esprits septénaires que put se faire la création. Ils portent le nombre des dons de l’Esprit Saint, mais aussi ils expriment par ce septénaire le type d’action spirituelle-temporelle à laquelle ils sont dévolus par l’addition de 4 et de 3. C’est pour celma que les esprits dits « bon compagnon » , que la tradition nomme anges gardiens, relèvent de cette classe car ils ont pour mission de faire jonction avec le mineur spirituel de l’homme afin de lui transmettre les connaissances, les forces et les vertus qui lui sont nécessaires et qu’ils tiennent soit de l’Esprit saint dont ils sont les agents soit des esprits dénaires immédiatement supérieurs qui les leur infusent, ces derniers les tenant directement de leur contemplation. C’est aussi pour cela que ces esprits remontent à 10 indirectement.

Les esprits ternaires, ou de type ternaire comme les sénaires et neuvaires, sont d’une toute autre classe. Ils ne portent pas 10 dans leur racine mais 6, ce qui les rattache au temporel et à la manifestation temporelle des opérations spirituelles portées par les autres classes d’esprits.

Une classe aurait donc été manquante si le mineur spirituel, ou esprit d’Adam, n’avait été émané suite à la prévarication du Prince de ce monde. C’est lui qui vint alors régner au centre de la création universelle et donc compléter le quaternaire spirituel.

Notons à ce stade que le système de Martinès de Pasqually s’éloigne substantiellement de celui d’Origène. En effet, selon l’Alexandrin, toutes les « natures raisonnables », c'est-à-dire les êtres spirituels, ont existé dès le principe donc de toute éternité. Elles ont été créées selon une nature unique et porteuses de puissances, vertus et qualités sans différenciation aucune. La distinction qui est apparue par la suite est subordonnée à la distance qu’elles prirent avec Dieu et consécutivement à l’intensité de leur chute. Du fait de cette chute, il se produisit alors dans ces êtres, dont la nature est toute fougueuse car issue du seul et unique feu qui est divin, un « refroidissement » qui les transforma en « âmes ». Ainsi apparurent, par ordre croissant de dégénérescence, les anges, les astres et les corps planétaires – que Martinès qualifie d’esprits planétiques – les hommes et enfin les démons[1]. Nous voyons de toute évidence que cette conception origénienne est très éloignée de celle de Martinès qui introduit une distinction de puissance des êtres spirituels dès leur émanation dans l’immensité divine et surtout situe l’émanation du mineur spirituel - ou noûs humain - postérieurement à celle des premiers êtres. Postérieurement car après la création du temps consécutive à la chute des premiers esprits émanés dans l’immensité divine. Ce qui lui fait aussi accompagner cette émanation d’une émancipation directe du mineur dans un corps de gloire au sein de la création première. Cette conception martinésienne diffère aussi du fait de l’hypothèse sous-jacente à la spéculation d’Origène qui est celle de la préexistence des âmes. Or, cette préexistence est implicitement contredite par Martinès de plusieurs façons. Concernant Adam, nous venons de voir que l’émanation de son âme est concomitante à son émancipation dans un corps glorieux : donc point de préexistence de l’âme du premier homme. Il affirme aussi que des mineurs quaternaires ne devaient être par la suite émancipés dans un corps glorieux, créé par Adam afin de former une postérité d’hommes-dieux, dès lors que la volonté d’Adam se joindrait à celle de Dieu pour créer cette postérité dans une opération commune[2]. Mais à aucun moment il ne laisse entrevoir que le Créateur aurait émané des mineurs quaternaires avant cette émancipation. Car cette postérité n’avait d’autre but que de seconder Adam dans son œuvre au centre de la création première. Concernant l’ensemble des classes d’esprit de l’immensité divine et du surcéleste, Martinès ne fige pas les choses à la chute. Bien au contraire, il écrit que l’Eternel ne cesse d’émaner et émanciper des êtres spirituels[3] ce qui rend toute préexistence impossible. Considérer que Martinès a adopté la théorie origénienne de la préexistence des âmes nécessiterait alors d’assimiler le dessein divin ou l’idée divine d’émanation à une existence en Dieu. Cette position nous paraît intenable car il faudrait alors admettre que des êtres spirituels puissent exister indistinctement du Créateur sans liberté ni libre arbitre, ce qui contrevient totalement à l’idée d’amour divin et de gloire divine, ainsi qu’à la première affirmation de Martinès selon laquelle « Avant le temps, Dieu émana des êtres spirituels, pour sa propre gloire, dans son immensité divine. Ces êtres avaient à exercer un culte que la Divinité leur avait fixé par des lois, des préceptes et des commandements éternels. Ils étaient donc libres et distincts du Créateur ; et l'on ne peut leur refuser le libre arbitre avec lequel ils ont été émanés sans détruire en eux la faculté, la propriété, la vertu spirituelle et personnelle qui leur étaient nécessaires pour opérer avec précision dans les bornes où ils devaient exercer leur puissance. » (Traité, 1)

Le système de Martinès semble donc tout à fait original et particulier. Pourtant, il n’est pas fondamentalement éloigné de la classification traditionnelle. Même s’il est impossible d’y retrouver une correspondance directe de classe à classe avec les 9 chœurs et 3 ordres traditionnels déjà mentionnés, nous pouvons cependant établir une relation systématique suivant les rôles attribués à chaque classe d’esprit. En effet, si certaines classes d’esprits n’ont d’autre mission que la contemplation divine dont ils transmettent la connaissances à une classe directement subordonnée chargée de faire jonction avec le mineur – ou esprit de l’homme, d’autres de gouverner aux classes dites inférieures et chargées de présider aux chréations secondes - c'est-à-dire la création universelle et matérielle - et d’en assurer la subsistance, il en est de même dans l’angélologie traditionnelle. Les chérubins, séraphins et trônes qui brûlent du feu divin et siègent devant la face de Dieu qu’ils contemplent, les puissances, dominations et vertus qui sont les recteurs de l’ordre universel et sur lesquels reposent la création et enfin les principautés, archanges et anges qui sont en charge de la transmission aux hommes selon leur hiérarchie et leurs vertus n’ont-ils pas des fonctions et missions analogues ?

[1] Origène, Traité des Principes, Tome 1, Livre II, Le Cerf, 2008

[2] Traité, 22

[3] Traité 1, 223, 232

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