Réintégration. Mais, quelle réintégration? (1/2)

Publié le par Esh494

La même faculté divine qui a tout produit, rappellera tout à son principe, et de même que toute espèce de forme a pris principe, de même elle se dissipera et réintégrera dans son premier lieu d'émanation.

(Traité, 116)

Peter Wenzel - Adam et Eve au jardin d'Eden
Peter Wenzel - Adam et Eve au jardin d'Eden

Lisant ce passage du Traité de la Réintégration des êtres, dont la connotation platonicienne n’échappera à personne, d’aucun en ont déduit que si tout devait être rappelé à son premier principe, les êtres émanés de la faculté divine devaient nécessairement retourner dans le sein divin ; et que l’homme étant un de ces êtres, il devait lui aussi partager cette destinée. Ce qui revient à dire que le destin de l’homme serait de rejoindre la cour divine des êtres émanés ; et que dans ce centre divin, à l’égal de tout autre être émané, il devrait se fondre dans un principe divin dont il tirerait son essence du fait de son émanation ; et que cette essence retournerait ainsi dans son principe d’émanation.

Un tel raisonnement nous amènerait alors à la conclusion que la vision de Martinès de Pasqually est panthéiste et que sa notion de réintégration relèverait d’une apocatastase origéniste plutôt qu’origénienne[1]et donc incompatible avec la doctrine de l’Eglise.

Mais qu’en est-il vraiment ?

S’il est indéniable que Martinès enseigne qu’à la fin des temps la matière élémentaire sera anéantie par la réintégration des éléments dans leurs principes, c'est-à-dire sous forme d’essences spiritueuses, et que ces principes et le feu qui entretient les formes et unit les éléments seront eux-mêmes réintégrés dans les êtres spirituels qui les ont produits, qu’en est-il réellement de l’homme ?

Assurément, la forme apparente matérielle de l’homme devra subir le même sort. Et ce sort, sans attendre la fin des temps, elle le subit après la mort lors de sa putréfaction. Pour autant, nous avons vu à l’occasion de nos billets antérieurs que cette forme était amenée à être réintégrée dans son principe par la restauration de ses propriétés originelles, c'est-à-dire en recouvrant pleinement ses droits, vertus et attributs de forme glorieuse dégagée des éléments matériels qui l’obscurcissaient, la densifiaient et en annihilaient les puissances. Ceci pour la réintégration du corps dans son principe de corps de gloire.

Mais qu’en est-il de l’esprit de l’homme, c’est à dire du mineur spirituel émané ? Sera-t-il lui-même réintégré dans son principe d’émanation, c'est-à-dire dans le sein divin ? Et dans ce cas que deviendrait alors son corps glorieux ? Serait-il lui-même réintégré dans le principe qui lui a donné forme, c'est-à-dire dans le verbe de création de l’homme qui serait lui-même réintégré dans le verbe de création divin ? En somme, l’homme serait-il lui-même absorbé et donc comme anéanti, dans le sein divin ou bien conserverait-il encore un état de liberté et quelques propriétés liées à son émancipation hors de la cour divine ?

Pour répondre à ces questions, il nous faut considérer quel fut l’état originel de l’homme. Et pour cela référons-nous encore une fois au Traité. Que nous y est-il enseigné ?

Considérant l’homme originel, Martinès associe systématiquement l’émancipation à l’émanation. S’il distingue les deux états il n’en considère pas moins que, s’agissant de l’homme, ces deux états ne peuvent pas vraiment être dissociés. Ainsi écrit-il :

« Il ne faut point comprendre dans cette création matérielle l'homme ou le mineur qui est aujourd'hui au centre de la surface terrestre ; parce que l'homme ne devait faire usage d'aucune forme de cette matière apparente, n'ayant été émané et émancipé par le Créateur que pour dominer sur tous les êtres émanés et émancipés avant lui. L'homme ne fut émané qu'après que cet univers fut formé par la Toute-puissance divine pour être l'asile des premiers esprits pervers et la borne de leurs opérations mauvaises, qui ne prévaudront jamais contre les lois d'ordre que le Créateur a donné à sa création universelle. Il avait les mêmes vertus et puissances que les premiers esprits ; et quoiqu'il ne fût émané qu'après eux, il devint leur supérieur et leur aîné par son état de gloire et la force du commandement qu'il reçut du Créateur. Il connaissait parfaitement la nécessité de la création universelle ; il connaissait de plus l'utilité et la sainteté de sa propre émanation spirituelle, ainsi que la forme glorieuse dont il était revêtu pour agir dans toutes ses volontés sur les formes corporelles actives et passives. C'était dans cet état qu'il devait manifester toute sa puissance pour la plus grande gloire du Créateur en face de la création universelle, générale et particulière. » (Traité, 6)

Nous relevons dans ce passage que l’homme fut émané après l‘émancipation des esprits, c'est-à-dire après la première chute ; qu’il fut émané pour dominer les esprits émancipés ; qu’il fut pour cela doté d’un corps de gloire afin d’agir dans la création matérielle, cette matière première fut-elle encore glorieuse ; et donc qu’il dut nécessairement être émancipé, l’immensité divine ne pouvant supporter aucune forme corporelle ; et enfin que c’est dans cet état seulement qu’il devait manifester sa toute puissance pour la plus grande gloire du Créateur. Nous en concluons donc qu’aussitôt émané, le mineur fut émancipé et qu’il ne fut émané que pour être immédiatement émancipé dans son état d’homme-dieu hors de la cour divine. Ce que Martinès laisse entendre dans le passage suivant :

« Le Créateur ayant vu sa créature satisfaite de la vertu, force et puissance innées en elle, et par lesquelles elle pouvait agir à sa volonté, l'abandonna à son libre-arbitre, l'ayant émancipée d'une manière distincte de son immensité divine avec cette liberté, afin que sa créature eût la jouissance particulière et personnelle, présente et future, pour une éternité impassive, pourvu toutefois qu'elle se conduisît selon la volonté du Créateur. » (Traité, 11)

Ainsi, bien que le premier principe d’émanation du mineur spirituel se trouve au sein de la cour divine, la place originelle de l’homme, c'est-à-dire de pleine existence de ce mineur doté d’un corps glorieux lui donnant la totale jouissance de toutes ses puissances, vertus et propriétés, se trouve hors de ladite cour. Là fut la première véritable demeure d’Adam dans laquelle il put jouir de la pleine possession et du plein exercice de ses vertus, propriétés et puissances spirituelles mais aussi temporelles. Temporelles car son émancipation fut opérée après l’apparition du monde physique et temporel sur lequel il devait régner par l’usage de sa forme glorieuse qui lui permettait d’opérer l’action de son verbe dans cet univers.

Aussi, considérant que par sa réintégration, l’homme doit recouvrer l’ensemble de ses propriétés et vertus, ce ne peut être que dans cette première demeure, appelée Paradis terrestre, que l’homme doit être réintégré. C’est ainsi que nous lisons dans le Traité de la réintégration :

« Oui ! Israël, c'est la volonté pure qui te parle ; dans ton premier principe d'être mineur, pour et contre tout être spirituel qui habite le surcéleste, et dans l'univers, ta puissance s'élevait jusqu'à la plus haute région de la gloire du Créateur ; ta place était en aspect de la Divinité, ainsi que te le marque le cercle mineur qui est en aspect du cercle dénaire ou cercle divin. Il n'est point étonnant que ce cercle mineur fût si fort élevé en puissance, puisqu'il n'avait point été souillé et qu'il ne le fut que par la prévarication du premier homme. Apprends de moi que cette place existe et existera dans toute sa propriété éternellement ; elle a été souillée par la prévarication d'Adam, mais elle a été purifiée par le Créateur, ainsi que te l'assure la prévarication du premier homme. Oui, c'est dans ce saint lieu qu'il faut que la postérité mineure spirituelle d'Adam soit réintégrée ; c'est le premier chef-lieu que le mineur a habité dès son émancipation divine, et la prévarication du premier homme ne l'en a exclu que pour toute la durée du temps. Observez donc ici que c'est l'émancipation de ce cercle mineur qui désigne et qui complète la quatriple essence divine sans laquelle le mineur n'aurait aucune connaissance parfaite de la Divinité. » (Traité, 224)

et encore :

« Mais quoi qu'il en soit, Israël, ne désespère jamais de la miséricorde de l'Éternel ; souviens-toi toujours que tu fus le théâtre immense de la manifestation [368] première de la gloire et de la justice divines, que c'est chez toi que toute chose spirituelle a pris naissance, et qu'un jour viendra où la postérité d'Abraham, héritière de l'oeuvre de l'Éternel, sera remise à son premier état de splendeur, sera réintégrée avec magnificence dans son chef-lieu.» (Traité, 268)

Le mineur, donc l’homme, doit donc être réintégré dans le cercle mineur qui est son chef-lieu, en aspect du cercle divin. Chef-lieu qui fut souillé par sa prévarication mais qui fut purifié depuis lors. Mais quel est exactement ce chef-lieu ? et comment le mineur spirituel peut-il recouvrer toutes ses puissances et propriétés spirituelles dans ce chef-lieu ? enfin comment et par qui fut-il purifié postérieurement à la chute ?

Encore une fois, une partie des réponses se trouve directement dans le Traité où il est écrit concernant les différents cercles de l’immensité surcéleste :

« Enfin le quatrième cercle, portant le nombre 4, et qui est en aspect du nombre dénaire, est celui des esprits mineurs. C'est la troisième émancipation émancipée du cercle de la Divinité ; aussi ces esprits sont dépositaires du commandement spirituel divin. » (Traité, 224)

Ainsi le cercle mineur appartient-il bien au surcéleste ; il en est même le cercle des esprits ayant la plus grande des puissances du fait de sa position privilégiée en vis à vis du cercle divin dont il reçoit tout pouvoir de commandement sur la création universelle, surcéleste, céleste et terrestre. C’est cette position et ce pouvoir particulier conféré à l’homme qui faisaient qu’il jouissait dans ce cercle de la double puissance quaternaire : la sienne propre, d’être émané de puissance quaternaire, associée au ternaire que constituaient la loi, le précepte et le commandement conférés par le Créateur qui est l’unité avec laquelle il correspondait directement et dans laquelle il lisait la volonté divine. Ainsi Martinès écrit-il :

« Additionne l'unité avec le nombre ternaire et joins leur produit au nombre quaternaire, tu auras le nombre 8, nombre de la double puissance spirituelle divine qui avait été confiée au premier mineur, pour qu'il manifestât la gloire et la justice de l'Eternel contre les esprits prévaricateurs. » (Traité, 239)

C’est bien ce double quaternaire qui donnait à Adam toute puissance de commandement sur toute la création et les êtres qui la peuplent. La chute eut pour conséquence de faire perdre à l’homme cette deuxième puissance et qu’il ne put alors jouir que de sa puissance quaternaire propre qui elle-même ne put dès lors s’exprimer totalement dans le monde matériel élémentaire soumis au ternaire. Ainsi Martinès écrit-il :

« Mais Adam, par son crime, ayant perdu cette double puissance, a été réduit à sa puissance simple de mineur ; sa postérité est devenue errante et ténébreuse comme lui ; et l'homme ne peut plus obtenir du Créateur cette double puissance sans des travaux infinis et sans subir la peine du corps, de l'âme et de l'esprit. » (Traité, 239)

[1] En effet, il convient de noter que, bien qu’ayant exposé l’apocatastase contenue dans les théories philosophiques helléniques, Origène n’a jamais soutenu la thèse d’une apocatastase dans laquelle l’homme perdrait toute liberté et qui se ferait en dépit de sa volonté d’accepter le salut. Mais certains se réclamant de la pensée d’Origène, comme Evagre le Pontique, reprenant et accentuant le trait de ses écrits, ont transformé ses réflexions et interrogations en un système doctrinal hétérodoxe que nous nommons origénisme.

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